L’aumônier catholique Rosaire Crochetière est mort le 2 avril 1918. Ses interventions sont connues par le témoignage des soldats de la Première Guerre mondiale rentrés au pays et qui se sont confiés à leurs parents et amis. Elles sont aussi évoquées dans la correspondance qu’il échangeait avec les membres de sa famille dont le grand-père de l’auteur de ce texte.

Homme de Dieu et hommes de guerre

L’auteur, Jacques Crochetière, est historien. Il habite Lévis.

Le ministère des Anciens combattants connaît le nombre de soldats canadiens morts au combat durant la Première Guerre mondiale et le nom du dernier soldat tué le 11 novembre 1918 à 10 h 58 est identifié. Le nombre de soldats disparus sous la terre de France est également connu. Même l’identité des soldats fusillés pour désertion, indiscipline et refus de combattre est une information disponible.

Par ailleurs, le nombre de soldats morts des séquelles de la guerre après le retour au Canada est une statistique impossible à compiler. Pourquoi s’en soucier puisque le nombre de morts officiels suffisait amplement à glorifier la participation canadienne.

Le nombre de soldats canadiens démobilisés puis revenus au Canada après la guerre et affectés par des dommages collatéraux (alcoolisme, délinquance grave, violence, dépression, etc.) est tombé dans l’oubli. Le nombre de suicides liés à l’état de détresse psychologique chez ces soldats de même que le nombre de vétérans morts de maladies liées à l’absence de conditions d’hygiène dans les tranchées demeurent des statistiques inconnues.

L’aumônier catholique Rosaire Crochetière est mort le 2 avril 1918. Reclus dans un abri souterrain, près de Mercatel dans le Pas-de-Calais, sa mort, provoquée par un obus, fut instantanée. Le tir meurtrier provenait-il de son propre camp, comme c’était occasionnellement le cas, ou des canons allemands? Peu importe, car les hommes du 22e régiment perdaient un confident pouvant les écouter et les réconforter dans ce climat de peur constante. Ils se retrouvaient également sans leur guide face aux enjeux moraux pour ces catholiques appelés à tuer d’autres humains. Comment pouvaient-ils discuter de ces sujets avec les officiers supérieurs sans démontrer un manque de fibre patriotique ou même de courage? La paralysie même de courte durée face au combat et le refus d’avancer face à l’ennemi pouvaient mener directement à la cour martiale.

L’inhumation de l’aumônier dans la partie civile du cimetière de Bailleulmont ne fut autorisée qu’après négociation avec le curé du lieu. Sa pierre tombale est encadrée par deux mausolées de familles catholiques. Une vingtaine de soldats britanniques sont quant à eux inhumés dans la section protestante du cimetière, gérée par la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth.

L’abbé Rosaire est né en 1878. Étudiant au Séminaire de Nicolet, il est ordonné prêtre en 1903 puis œuvre comme vicaire dans plusieurs paroisses du diocèse de Nicolet. En 1916, il est nommé aumônier du 178e bataillon. Les interventions de l’aumônier sont connues par le témoignage des soldats rentrés au pays et qui se sont confiés à leurs parents et amis. Elles sont aussi évoquées dans la correspondance que Rosaire échangeait avec les membres de sa famille dont mon grand-père Olivier. Dans ce dernier cas, cependant, la souffrance morale des soldats n’y est que rarement mentionnée.

La nouvelle de sa mort n’a pas connu un grand écho au Québec, sauf dans le diocèse de Nicolet et les journaux locaux. En effet, l’annonce de son décès a été éclipsée par la mort de quatre citoyens de Québec tombés sous les balles de l’armée canadienne lors des émeutes de la basse ville de Québec. Ils devenaient eux aussi des victimes collatérales de cette guerre.

Aucun aumônier n’accompagnait les troupes affectées à l’étranger au début de cette guerre. Lorsque la paix est conclue en novembre 1918, 477 aumôniers canadiens auront servi à l’étranger. L’aumônier Crochetière est le seul officiant catholique mort sur un champ de bataille.