Héros éphémères

OPINIONS / L’auteur, Sylvain Charlebois, est professeur en distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie et directeur du Laboratoire de recherche en Sciences analytiques agroalimentaires.

Les indemnisations pour la COVID-19 en alimentation semblent disparaître subtilement dans les épiceries et les centres de distribution alimentaire. En fait, la chaîne américaine Kroger a même suggéré à ses employés de remettre l’argent supplémentaire qu’ils ont reçu, mais l’entreprise a depuis reculé. Certains épiciers comme Sobeys/IGA ont annoncé leur intention de réévaluer leur programme dans les prochains jours. Co-Op à Calgary annonçait récemment qu’elle supprimait son programme d’allocations salariales COVID-19 pour les employés de première ligne à compter du 30 mai dernier. De toute évidence, la hausse des salaires dans les épiceries a été de courte durée. Une occasion manquée, certes, mais les marges de profit étant bien minces dans le secteur, il faudra repenser le modèle afin que des salaires plus élevés puissent se maintenir.

Des détaillants américains tels que Target, Walmart, Whole Foods, Costco, Sprouts et Kroger ont mis en œuvre de nouveaux programmes pour mieux rémunérer leurs employées dès le début de la pandémie. Au Canada, Sobeys, Save-On Foods ainsi que Loblaws et Métro au Québec, ont emboîté le pas. Sobeys offre à chaque employé un «salaire héros» de 50 $ et 2 $ l’heure pour le personnel travaillant plus de 20 heures par semaine. Loblaws donne 2 $ l’heure de plus à tout son personnel. L’absentéisme devenait un problème majeur alors il fallait faire quelque chose.

Cependant, la plupart de ces programmes se termineront probablement d’ici la fin juin. Plus d’une douzaine d’épiciers aux États-Unis ont annoncé qu’ils ne renouvelleraient pas non plus leur engagement envers les travailleurs.

Augmenter des salaires dans le secteur du détail alimentaire reste difficile. Avec des marges si faibles, ces allocations visaient uniquement la diminution du taux d’absentéisme. Plusieurs employés craignaient pour leur santé, surtout que la prestation canadienne d’urgence leur permettait de rester à la maison en toute sécurité. Mais après 11 semaines de pandémie, les craintes liées à COVID-19 s’estompent lentement et les prestations aussi. Les bannières souhaitent investir cet argent en magasin, sur l’équipement de protection et le nettoyage. L’automatisation pour le roulement de l’inventaire et pour les mesures sanitaires prendra sa place en magasin de manière marquée. Dommage pour les employés, mais il fallait s’y attendre.

Le salaire moyen dans une épicerie canadienne se situe sous la barre des 30 000 $ par an ou 15 $ l’heure. L’employé qui commence reçoit environ 13 $ l’heure. Les employés les mieux payés peuvent gagner près de 50 000 $ par an. Ainsi, les indemnisations versées pendant la pandémie représentaient une augmentation d’environ 10 à 15 % du salaire. Étant donné qu’une épicerie de taille moyenne au Canada emploie de 80 à 100 employés à temps plein et que la masse salariale représente environ 30 % des coûts d’exploitation, les indemnisations temporaires versées pendant la pandémie compromettaient la viabilité financière d’un magasin moyen. Au début de la pandémie, l’augmentation des ventes due à la disparition de la restauration permettait d’absorber les salaires plus élevés. Maintenant, puisque les choses se calment, les promotions reviendront et les commerçants devront se remettre à nous attirer en magasin, comme avant.

La seule façon d’augmenter les salaires réside dans l’élimination de certains postes par le biais d’une plus grande robotisation, ou par l’augmentation des prix alimentaires. Même si l’inflation alimentaire risque de faire grimper le prix des aliments d’ici quelques années, la marge bénéficiaire restera insuffisante pour absorber des salaires plus élevés. Les épiciers doivent également penser au commerce électronique pendant que nous vivons à l’époque de la COVID. Cela entraînera également sa propre charge de coûts supplémentaires.

La COVID-19 nous a fait réaliser que plusieurs postes importants en alimentation offrent des salaires très ordinaires. L’exposition constante au public constitue aussi un élément important pour ces postes et augmentent les risques de maladies, COVID-19 ou non. Pour la toute première fois, les commis d’épicerie et les travailleurs de première ligne de la distribution alimentaire étaient considérés comme des héros et constamment louangés. Des salaires plus élevés au fil du temps donneraient la possibilité de redéfinir un bon nombre de ces rôles et permettraient aux épiciers d’attirer de nouveaux talents au lieu d’offrir des postes de derniers recours.

Mais à mesure que les entreprises reviennent à une certaine normalité, les épiciers doivent également ramener leurs dépenses à la normale, y compris les salaires. Le paysage de l’épicerie et du commerce de détail changera à tout jamais. Moins de magasins, moins de choix aussi. Il reste possible que les épiciers se permettent de payer davantage les employés pour soutenir un modèle commercial différent, axé sur les sciences analytiques et les canaux omnidirectionnels. Les choses se compliquent. Le secteur doit s’adapter à un marché différent et à des attentes différentes. La fin des allocations durant la pandémie dans les épiceries souligne sûrement une occasion manquée.

N’oublions pas que des femmes, des étudiants, des personnes âgées à revenus fixes et des gens provenant de groupes démographiques moins privilégiés occupent principalement ces postes. Il n’est toutefois pas impossible que ces allocations reviennent afin d’embaucher des travailleurs en mesure de contribuer à un magasin qui offre une expérience modernisée par la COVID-19.