Faire manger quelqu’un est aussi vital que prescrire des pilules

Je veux ajouter ma voix à celles des familles qui ont exprimé leur découragement dans les éditions du Nouvelliste des 23 et 24 janvier, à propos du manque flagrant de préposés aux bénéficiaires.

Ayant moi-même travaillé vingt-cinq ans comme préposé, je peux, par expérience personnelle, affirmer comme le fait la population, que les services aux malades ont réellement et considérablement diminué et à tous les niveaux. Ce n’est pas nouveau ni surprenant; depuis le passage du Docteur Rochon et son virage ambulatoire, les centres hospitaliers (où l’on pratiquait l’hospitalité) sont devenus des usines à fric administrées par un ministère ploutocrate. À preuve, on apprenait, récemment, que l’on a versé plusieurs millions de dollars à des cadres comme «primes de départ». Il y a des gens qui sont payés pour leur travail et qui continuent d’être payés pour leur travail qu’ils ne font pas! Il y a des spécialistes qui sont payés une bonne centaine de dollars, juste pour arriver à temps au travail! Et ils sont payés en plus 65 $ s’ils doivent mettre une jaquette de protection, des gants et un masque!

Ces gens-là, dédiés aux soins des gens malades, gagnent plusieurs centaines de milliers de dollars! En même temps, ceux qui prennent soin de ceux qui sont fragilisés, qui les lavent, les font manger, les habillent, changent leurs dessous souillés, les font marcher, les écoutent, sont encore et toujours considérés comme trop onéreux pour les administrateurs. Ceux-ci pensent que le fait d’offrir des petits postes à deux jours par mois pourrait répondre aux besoins des préposés eux-mêmes et au besoin de sécurité des patients! À défaut de savoir la réalité quotidienne de ceux qui sont malades, ils pourraient au moins écouter les témoignages des proches qui viennent suppléer au vide de soins; «la note pour vivre dans un CHSLD augmente d’année en année. Il y a plus de coûts, mais moins de préposés». Et plus loin, on lit: «les préposés sont débordés. Le 10 janvier, il y avait deux préposés au lieu de six.» Et encore: «il y a quelques jours à peine, le CHSLD était à court de 11 paires de bras sur 30 préposés». Vraiment inquiétant pour tous ceux qui ont ou auront besoin de soins minimaux. Quel déclin!

On est vraiment loin du temps où la plupart des hôpitaux au Québec ont été créés par la bienveillance généreuse des communautés religieuses; la science médicale a peut-être bien progressé mais les soins aux plus fragilisés se sont d’autant dégradés, et ce n’est pas de cause naturelle. C’est pourtant bien simple: donner plus de place et d’importance à ceux qui peuvent offrir leur humanité, à ceux qui deviennent plus intimes dans leurs soins!

Devant un tel écart financier entre les plus nantis et les préposés aux bénéficiaires, qui prendront les mesures pour réduire cette différence abyssale pour tous les gens qui sont dédiés à la santé et aux soins des malades?

Deux solutions: ou bien les administrateurs pourraient sortir de leur bureau à tour de rôle pour faire manger quelques bénéficiaires ou les faire marcher, ou bien considérer les préposés comme de vrais soignants et les payer à l’acte comme le sont les médecins pourtant considérés comme soignants aussi. Faire manger quelqu’un qui ne peut plus le faire de lui-même est tout aussi vital que de prescrire des pilules.

Pierre Letendre

Nicolet