L’auteur de ce texte, Christian Bouchard, propose une réflexion sur l’éducation. Il souhaiterait que le ministère revienne aux fondamentaux, à des compétences essentielles: bien lire, bien écrire, bien compter. Et qu’il fasse la promotion de la culture générale, incluant la culture scientifique, cette grande oubliée.

École: la quadrature du cercle

L’auteur, Christian Bouchard, est professeur retraité du Collège Laflèche de Trois-Rivières.

On souhaite avec raison un enseignement de plus en plus personnalisé. Tenant compte des rythmes d’apprentissage, voire des troubles d’apprentissage, de tout un chacun. On veut aussi, toujours avec raison, que l’école enseigne le vivre-ensemble, les saines habitudes de vie, la bonne gestion des finances personnelles, les rudiments d’une sexualité épanouie, les notions de genre, transgenre, de toilettes unifiées, ou séparées, on ne sait plus, l’art de naviguer sur Internet, l’utilisation optimale des nouvelles technologies, dont le codage informatique, le pardon des offenses et le salut public, l’estime de soi et le respect de tous. On espère enfin, peut-être de manière plus discrète, que les jeunes apprendront à bien lire, bien écrire et bien compter. Et tout cela dans un rapport de personne à personne, par conséquent d’un professeur dévoué pour chaque élève. Mais voici: le contexte d’ensemble reste celui d’un enseignement de masse. L’infaisable débouche sur l’impossible. La quadrature du cercle, sur l’épuisement professionnel.

On s’étonne ensuite que des professeurs décrochent. Perdent espoir. Regimbent devant toute nouveauté. Comme d’éternels rabat-joie. Ne devraient-ils pas, en effet, se réjouir de l’apport soudain d’un trio de bons citoyens ayant à cœur l’avenir de l’école? L’un s’attarde à l’architecture, l’autre à la nourriture, le dernier à l’exercice physique. Pourquoi s’en plaindre? Réponse possible: parce qu’on a l’impression, malgré tout, d’avoir perdu la tête. Et de ne plus avoir le cœur à l’ouvrage. Il faudrait donc revenir à la base. Reposer la même question: peut-on, vraiment, avoir un enseignement personnalisé dans le cadre d’un enseignement de masse? Où sont les fonctionnaires qui s’interrogent là-dessus, où sont les cadres qui s’inquiètent du moral des troupes, où sont les spécialistes en éducation qui voient les choses comme elles sont? 


Je veux, moi aussi, d’une école pour chacun. Mais je ne veux pas d’une école pour tous où seuls les professeurs endosseraient la responsabilité d’assurer le bien-être de chacun, la formation de chacun, l’avenir de chacun. Il s’agit là d’une responsabilité sociale. Commune. Laquelle exige l’engagement de chaque citoyen, de chaque élu.
Christian Bouchard

À Fontenelle, un homme des Lumières avant l’heure, qui affirme: «L’école peut tout», Diderot, le père de l’Encyclopédie, rétorque: «L’école peut beaucoup.» Une nuance salutaire. Que l’on devrait garder à l’esprit dans les jours sombres. Si j’avais un conseil à donner au corps enseignant de tous les niveaux, ce serait celui-ci: emparez-vous de votre profession. Ne l’abandonnez pas entre les mains de ceux et celles qui croient qu’en ajoutant des tâches à une tâche déjà lourde on finira par avoir l’esprit léger. Non seulement c’est faux, c’est même dangereux. Pour vous. Et donc pour les élèves. Vous êtes les témoins du savoir. D’une quête de connaissance qui remonte à des milliers d’années. On ne peut transmettre l’amour du savoir dans un milieu où le système l’emporte sur l’individu, alors que ce milieu prétend être au service de l’individu. On ne vit pas dans le mensonge. On s’y perd. 

En outre, ce n’est pas l’élève qui doit être au centre de l’école, c’est le savoir. Je m’étonne d’insister. À l’école, on transmet du savoir, on acquiert du savoir. Certes, on ne le fait pas du haut d’une tribune comme si la pédagogie se résumait à un long monologue. Ce serait idiot. On le fait avec des exercices, des rétroactions, des encouragements. L’élève doit vite apprendre qu’une salle de classe est un lieu de travail. Et de travail bien fait. Combien de fois ai-je retourné un élève à sa copie parce qu’elle était indigne de ses capacités? Je l’ai fait chaque fois, me semble-t-il, avec une tendre fermeté. Parce que je crois qu’un élève laissé à lui-même sans la moindre exigence finit par s’ennuyer, par s’endormir, par ne plus être là. Il sait de façon plus ou moins confuse qu’il est capable de mieux, sinon du meilleur. Mais s’il ne trouve devant lui aucun obstacle, aucun adulte capable de le révéler à lui-même, s’il n’est face à personne ayant foi en ses habiletés, ses aptitudes, sa persévérance, il ne verra aucune raison de croire en l’avenir, de faire avec chaque minute de travail la promesse d’une vie plus riche, plus dense, plus forte. 

Je souhaiterais que le ministère de l’Éducation revienne aux fondamentaux. À des compétences essentielles: bien lire, bien écrire, bien compter. Et qu’il fasse la promotion de la culture générale, incluant la culture scientifique, cette grande oubliée. Peu importe la discipline en cause. Le métier à choisir. Les préjugés à combattre, du genre: «Pas de temps à perdre». Sous-entendu: avec la littérature, l’histoire, la philosophie, les arts. Parce qu’une infirmière n’est pas qu’une infirmière, qu’un plombier n’est pas qu’un plombier, et que bon nombre de caractéristiques humaines, défauts et qualités, joies et chagrins, essais et erreurs, se manifestent depuis des siècles dans le patrimoine culturel et scientifique de l’humanité. 

Mon père travaillait à l’usine, mais il aimait les livres. Il m’incitait à maîtriser le langage, tandis que lui se résignait au silence, ayant été sorti de l’école à un âge où d’autres rêves l’habitaient. Pour lui, la Révolution tranquille était une protestation contre l’arbitraire d’une société uniquement favorable aux élites. Il fallait démocratiser l’enseignement. Et s’en donner les moyens. Je me demande toutefois si les promesses ont été tenues. Par exemple, si les facultés de médecine et les autres programmes contingentés accueillent un pourcentage représentatif de candidats issus des milieux défavorisés, voire de la classe moyenne. Ne serait-ce pas l’heure de faire un bilan ? Et de voir, je le répète, les choses comme elles sont?

Je veux, moi aussi, d’une école pour chacun. Mais je ne veux pas d’une école pour tous où seuls les professeurs endosseraient la responsabilité d’assurer le bien-être de chacun, la formation de chacun, l’avenir de chacun. Il s’agit là d’une responsabilité sociale. Commune. Laquelle exige l’engagement de chaque citoyen, de chaque élu. Un engagement que l’on ne sert pas avec des baisses d’impôts à l’approche des élections. Un engagement qui ne se résume en rien à l’achat de tablettes, de chaises et pupitres à roulettes, d’appareils tellement intelligents que l’on en oublie de veiller au développement de sa propre intelligence. 

Si l’on veut échapper à la quadrature du cercle, il ne faut plus tourner en rond, ne plus s’étourdir. Il faut viser bien haut. Et consentir à des sacrifices. L’argent ne peut pas tout, mais il peut beaucoup. Dès lors, investir en éducation, revenir à l’essentiel et au nécessaire, c’est apprendre, dirait Marc Aurèle, «à être droit, non redressé». C’est apprendre à vivre.