La journaliste Paule Vermot-Desroches, qui préside la section régionale de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, s’est adressée mercredi soir aux quelque 300 personnes qui assistaient au grand rassemblement en soutien à la presse régionale. Son intervention a été suivie d’une longue salve d’applaudissements.

Donnons-nous les moyens d’être puissants collectivement

POINT DE VUE / L’auteure, Paule Vermot-Desroches, est journaliste au Nouvelliste et présidente de la section régionale Mauricie–Centre-du-Québec de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Nous reproduisons ici l’allocution qu’elle a prononcée mercredi dernier lors du grand rassemblement en soutien à la presse régionale.

Le 19 août dernier, l’électrochoc a frappé à la grandeur de la province. Six journaux, six régions qui risquaient de voir leurs quotidiens s’éteindre.

Ici en Mauricie, ça nous apparaît impensable que Le Nouvelliste disparaisse. Ben voyons donc, pas après presque cent ans. Ben voyons donc, pas une institution comme ça. Ben voyons, ça va toujours exister Le Nouvelliste.

La vérité, c’est qu’aucun média, aucune salle de presse à travers le monde, n’est à l’abri de la crise que l’on traverse. Aussi fort qu’on aime nos médias, aussi fort qu’on est habitués de les voir à notre porte le matin, sur notre table au restaurant, dans nos oreilles dans la voiture ou au travail, dans notre télévision le midi ou à l’heure du souper, ou encore dans notre Publi-sac le mardi matin, aucun n’est à l’abri.

Le 19 août, on a eu un électrochoc, peut-être. Mais la crise, ça fait longtemps qu’elle est là. Car avant Le Nouvelliste, il y a eu des mensuels, des hebdomadaires, des radios, des sites Internet de nouvelles créées par des professionnels.

En dix ans, 50 % des emplois dans les médias au Québec ont été perdus. On compte 10 % de journalistes en moins.

Depuis 2012, ce sont 50 hebdos au Québec qui ont fermé leurs portes. Cinquante communautés qui n’ont plus leur propre reflet à travers cette presse locale. Des centaines de conseils municipaux qui ne sont plus couverts, des milliers de réalités qui ne sont plus dépeintes, vérifiées, analysées, rendues publiques.

Mais pourquoi est-ce si important de s’intéresser à l’information locale et régionale, me direz-vous. Un média local, qu’ossa donne?

Ça fait rayonner vos succès, vos investissements, les emplois que vous créez. Ça rend écho à une économie qu’on peut enfin vanter d’être forte, après en avoir arraché pendant un bon bout de temps.

Ça donne une voix à ceux qui n’en ont pas toujours, aux organismes locaux qui forment un filet social essentiel au maintien d’une société la plus équilibrée possible. Ça dénonce, mais ça félicite aussi, quand on réalise le nombre de personnes qui ont été aidées.

Ça permet de mobiliser rapidement des centaines de personnes quand nos voisins sont dans le besoin. Que ce soit les deux pieds dans l’eau au printemps, après un sinistre, dans la maladie, dans les succès aussi. Ça mobilise quand les tablettes de Moisson Mauricie sont vides, quand on cherche à donner des manteaux chauds à des enfants dans le besoin pour aller à l’école, tout autant que lorsqu’on veut gravir le Kilimandjaro ou traverser le désert pour une bonne cause.

Ça donne une vitrine à nos artistes d’ici, à tous ceux qui font vivre la culture, et pour qui la diffusion massive devient un gage de succès auprès d’un public qu’ils ne rejoindraient pas forcément.

Ça dynamise la fierté que l’on a pour nos sportifs. Derrière nos équipes de hockey, de baseball, derrière nos coureurs automobile, nos marathoniens qui partent dans des aventures folles autour du monde ou nos cyclistes qui partent au Tour de France, ça motive les citoyens à crier fort leurs mots d’encouragement.

Ça sensibilise, ça envoie des messages clairs quand les forces policières ou la justice se met à l’œuvre pour l’intérêt de la société.

Ça garde un œil sur vos intérêts, en jouant un rôle de chien de garde, en scrutant les contrats publics, en s’assurant que tout se passe dans les règles de l’art. Et quand ça ne tourne pas rond, eh bien ça le dit aussi.

Car oui, ça critique parfois aussi. Ça fait de l’opinion, ça dit ce que ça pense, ça dénonce, ça analyse, ça commente et ça peut déplaire. Mais sans ce regard critique, les choses ne bougeraient pas aussi vite, pour le mieux, je me plais à y croire.

Alors vous me dites: la solution elle est où?

Si j’avais la réponse, on ne serait pas ici…

«Faut que les médias se réinventent. Ils ont juste à s’adapter».

La réalité, c’est que ça fait plus de dix ans que l’on s’adapte. Dans toutes les salles de nouvelles. Nous sommes passés sur le web, sur les applications mobiles. Nous avons fait une bonne partie du travail. Les médias ont coupé. Les salles de nouvelles des journaux, des radios, des télés, ont diminué partout. Mais le contenu de qualité, lui, se crée encore, parce qu’on y met tout notre cœur.

Du journaliste au pupitreur, au chef d’antenne, à l’animateur, au représentant publicitaire, au préposé au service à la clientèle, jusqu’au camelot.

On y met tellement tout notre cœur dans ce contenu de qualité, que les géants du web n’hésitent pas à le repiquer, à le diffuser, à s’enrichir sur notre dos parce qu’au fond, c’est tellement plus simple.

Pourquoi payer pour du contenu que l’on peut avoir gratuitement, et pour lequel aucun gouvernement ne nous force à payer des redevances?

Pourquoi essayer de faire de l’information quand toutes les salles de presse du monde entier le font déjà pour nous?

Eh bien non! L’information, ce n’est pas gratuit. Ça a un coût. Ça coûte cher à produire, et on choisit comme société de se doter de ce service essentiel.

Non, Facebook et Google ne dépêcheront jamais un journaliste pour couvrir vos conférences de presse ici, en Mauricie et au Centre-du-Québec. Ils ne couvriront pas non plus vos succès, vos investissements, vos efforts, votre dévouement, vos actions, vos revendications. Et non, ils ne couvriront pas non plus vos campagnes électorales…

La solution, elle ne pourra pas être trouvée sans que Québec et Ottawa s’en mêlent. Sans que ces géants qui accaparent maintenant 80 % des revenus publicitaires sur le dos de nos contenus ne soient forcés de payer des redevances et, pourquoi pas, des impôts, cette chose que nous tous, citoyens payons chaque année.

Mais la solution, elle passe aussi par vous. Par votre présence ce soir, oui, mais par le soutien concret que vous souhaitez nous démontrer.

Ce soutien, il peut se manifester de plusieurs manières:

• Annoncez dans vos médias locaux, que ce soit le journal, la radio, la télé. Continuez d’y être ou alors revenez-y. Montrez à quel point vous, entrepreneurs, gens d’affaires, gouvernements, municipalités, organismes, événements, vous y croyez aussi.

• Lisez, écoutez, regardez vos médias locaux. Pas par le biais de Facebook, mais bien à partir des plates-formes officielles. Abonnez-vous, téléchargez vos applications mobiles, syntonisez vos radios, regardez vos stations locales, consultez à partir des sites Internet officiels. Soyez allumés, sensibilisés, alertes.

Un média local, c’est nos yeux, nos oreilles, nos cordes vocales. Lorsque la presse locale disparaît, ce sont les communautés que l’on dépossède de leurs sens. Donnons-nous les moyens d’être puissants collectivement, dans notre belle région.

Merci encore une fois d’être ici. Merci d’y croire, autant que nous nous continuons d’y croire.