Des dégels et leurs conséquences

Au Québec, à la fin de l’hiver, c’est le dégel, qui, entre autres conséquences, affecte les camionneurs. Ils doivent rouler léger à cause du ramollissement de la route. Il leur faut diminuer singulièrement le poids de leur charge habituelle.

Chez nous, dans les années 50 a commencé un dégel d’une tout autre nature, mais dont l’une des conséquences se rapproche de celle qui affecte les camionneurs. Ce fut le dégel de traditions dont la sagesse avait pourtant subi l’épreuve du temps. Ce fut celui de croyances et de pratiques religieuses jugées absolues et éternelles. Ce fut encore celui de la coutume de prendre des engagements définitifs, irréversibles. Enfin, ce fut celui de la certitude d’avoir sur-le-champ la bonne réponse grâce à nos questions, grâce à l’Église qui savait tout… Et c’était heureux pour les questions, car «dans l’histoire intellectuelle, constate Jack Miles, toute question qui reste sans réponse trop longtemps tend à être oubliée».

Ce dégel historique a fragilisé nos assises. «Nous sommes, m’a dit un jour un moine, solidement établis sur de la glaise.» De fait, nous vivons, et c’est pour toujours, sur du «mou»: le retour au passé n’a pas d’avenir.

Quelle attitude prendre? Comment réagir au peu de consistance de la société? Comme les camionneurs: rouler léger, c’est-à-dire vivre avec une âme légère. Or, il y a deux sortes de légèreté. Valéry les distingue l’une de l’autre. Il y a la légèreté propre aux vacances qui permettent de reprendre haleine, aux créations artistiques, aux fêtes, et il y a celle qui est un mode de vie permanent. Valéry conclut cette distinction en disant: «Être léger comme l’oiseau, et non comme une plume.»

De même qu’il y a le bon et le mauvais cholestérol, il y a donc la bonne et la mauvaise légèreté. La mauvaise, c’est de déplacer sa charge sur les services de l’État ou sur quelqu’un d’autre. C’est ce que Dostoïevski appelle «suspendre ses culottes aux bretelles des autres»! On devient alors un être léger, et la vie devient, comme on disait jadis, «rock’n’roll». On ne prend plus rien au sérieux, on se moque de tout, même des personnes handicapées.

On est alors sur la planète dont l’emblème est la plume. Mais il y a une autre planète, dont l’emblème est l’oiseau: c’est celle de la bonne légèreté. Les personnes qui l’habitent ne déplacent pas leurs charges sur l’État ou sur quelqu’un d’autre, même celles qui risquent de mener au burn-out, la maladie la plus répandue de l’avenir. Elles gardent leurs obligations, leurs responsabilités, mais elles leur donnent des ailes. Comment? C’est en vivant, me semble-t-il, le geste suivant.

Que l’on soit chrétien ou non, on fait le geste du signe de croix, sans dire cependant les paroles qui y sont attachées, mais d’autres. Après avoir pensé à ce qui va mal, on porte la main au front en disant: «Pourquoi ça m’arrive à moi?»

Puis, l’on porte la main au cœur avec ces mots: «Je ne comprends pas, mais j’aime», ce qui est loin d’être évident.

Enfin, parce que l’amour donne des ailes, on porte la main sur l’une puis sur l’autre épaule en disant: «Je donne des ailes à mes charges, elles deviennent légères: cap sur de nouveaux horizons.»

Le difficile, la main sur le cœur, c’est de dire: «Je ne comprends pas, mais j’aime.» Cela exige l’abandon à la vie, mais «la vie a raison dans tous les cas» (Rainer Maria Rilke).

À ce sujet, le témoignage suivant d’Antoine de Saint-Exupéry est éclairant. [Les mots soulignés sont de moi.] Échoué dans le désert, il raconte: «Quand je me réveillai, je ne vis rien que le bassin du ciel nocturne, car j’étais allongé sur une crête, les bras en croix […]. De la nuque au talon, je me découvrais noué à la terre. J’éprouvais une sorte d’apaisement à lui abandonner mon poids. La gravitation m’apparaissait souveraine comme l’amour.»

Il me semble que les mots soulignés sont des mots-clés qui ouvrent à la compréhension du véritable abandon, dont la racine est l’amour, les fruits, l’apaisement et dont les bras en croix sont l’image.

Voilà la proposition que je fais pour être citoyens, citoyennes de la planète de la vraie légèreté, celle dont l’oiseau est l’emblème: vivre le signe de croix. C’est une proposition discutable, mais je crois, avec toute ma naïveté, qu’elle peut donner à rêver ou à penser.

Gérard Marier, prêtre

Victoriaville