Les auteurs de cette lettre veulent démontrer que la non-indexation des subventions dans le milieu culturel nuit à la mission première des musées.

Des conséquences directes sur les visiteurs

Les auteurs sont Anik Meunier, professeure d’éducation et de muséologie à l’UQAM, Jason Luckerhoff, professeur de communication et culture à l’UQTR, et Daniel Jacobi, professeur émérite de communication et culture à l’Université d’Avignon (France).

Pendant la campagne électorale, Culture Mauricie a expliqué les conséquences de la non-indexation des subventions dans le milieu culturel. Nous espérons que le gouvernement élu s’engagera à éviter une crise dans le milieu muséal. Nous étudions, depuis plusieurs années, les conséquences à moyen et à long terme des coupes en culture. Le Groupe de recherche sur l’éducation et les musées (GREM) s’est intéressé en particulier aux mutations des institutions muséales. Nous avons organisé un colloque international qui abordait ces questions en mai 2017 à l’UQTR.

La non-indexation des subventions a poussé les responsables de musées à se concurrencer entre eux, à se compétitionner pour attirer toujours un plus grand nombre de visiteurs. Quand on affirme que la priorité du musée est le public, on raisonne dans une logique qui est aussi d’ordre marchand ou concurrentiel. Cette situation a poussé les responsables de musées à se solidariser et à créer des partenariats. Malgré cette solidarité, les musées ont encore de la difficulté à demeurer attractifs, intéressants, diversifiés puisqu’ils n’ont pas suffisamment de financement pour mettre en place une programmation répondant à ces critères tout en assurant le fonctionnement régulier.

La fonction première des musées, c’est-à-dire préserver le patrimoine pour assurer sa transmission de génération en génération, apparaît aujourd’hui de plus en plus contradictoire avec la recherche de rentabilité. De plus, la vocation éducative qui a été induite par la préservation du patrimoine et sa transmission est elle aussi menacée.

Aujourd’hui, lors de l’ouverture d’un nouveau musée ou d’une exposition temporaire, outre le discours sur les qualités de ce qui est exhibé, on met invariablement l’accent sur l’architecture des bâtiments, sur l’originalité de la scénographie et évidemment sur le caractère «ludique» et «interactif» des médiations destinées au public familial.

Les musées, établissements culturels par excellence, sont dorénavant obligés de s’inspirer des discours des grandes entreprises de distribution sur la segmentation des marchés. Cela est révélateur de l’importance stratégique qu’a acquise au fil du temps la nécessité de la segmentation de l’offre à des fins d’augmentation de la fréquentation. Les musées sont dorénavant aux prises avec cette logique. Et s’ils acceptent ce modèle, ils doivent minimalement disposer d’un budget leur permettant de poursuivre leur mission culturelle et éducative.

La mission culturo-éducative centrée sur les différentes catégories de visiteurs ne devient-elle pas, de ce fait, ambivalente? Au Québec, cette situation résulte en grande partie de la victoire du mouvement néolibéral, qui a rendu inévitable l’obligation d’attirer toujours un plus grand nombre de visiteurs pour pallier d’importantes compressions budgétaires. Les compressions vont bien au-delà de la capacité des musées à trouver un juste milieu entre la recherche de revenus autonomes et la poursuite de leur mission culturelle et éducative.

L’exigence, pour les institutions muséales, de générer des revenus autonomes est une conséquence du retrait progressif des aides autrefois généreuses de l’État. L’idéologie managériale s’est depuis développée et implantée. Il est difficile, voire impossible, pour les musées québécois de faire fi de la fréquentation des visiteurs. En particulier parce que certains financements publics sont dorénavant attribués en fonction de ce critère de performance. Pourtant, cet état de fait ne contribue pas du tout à la reconnaissance, d’une part, du mandat éducatif et, d’autre part, du devoir de faire varier l’offre éducative et culturelle afin d’attirer le plus grand nombre et de diversifier les publics qui fréquentent le musée.

Dans le monde des musées, c’est ainsi que s’affirme et se généralise de plus en plus l’importance accordée à la création de manifestations temporaires. Les expositions temporaires sont remplacées à un rythme accéléré et prennent une part importante du budget des institutions.

Dans la politique dite de fidélisation, le musée doit obligatoirement multiplier l’offre et faire varier les propositions pour qu’un plus grand nombre de visiteurs vienne et revienne encore, et ce, afin de le rentabiliser.

Or, nous arrivons au bout de cette course au temporaire et cette concurrence entre institutions s’essouffle. Si l’État n’offre pas au minimum l’indexation des subventions dans le domaine de la culture, c’est la mission première des institutions qui se trouve attaquée: ce sont les visiteurs eux-mêmes qui sont perdants.