D’abord, la mère de Félix

Le livre Pieds nus dans l’aube de Félix Leclerc nous offre un passage que je veux, ici, vous citer à l’occasion de la fête des Mères afin de vous montrer combien les mamans peuvent être de merveilleuses pourvoyeuses de cet enchantement qu’il peut y avoir, simplement, de vivre quand on est enfant.

Voici ce passage: «Lorsque la famille était réunie à table et que la soupière fumait ses parfums jusqu’à nous étourdir, maman disait parfois: – Cessez un instant de boire et de parler. Nous obéissions. – Regardez-vous, disait-elle doucement. Nous nous regardions sans comprendre, amusés. C’est pour vous faire penser au bonheur, ajoutait-elle. Nous n’avions plus envie de rire.

Si ce n’est pas un hommage senti à sa mère que nous livrait alors le grand Félix, je ne comprends rien à la vie.

De l’autre côté de l’Atlantique, je distingue, au même moment, Romain Gary comme étant sans conteste un immense amoureux de sa mère et cherchant à nous le démontrer absolument en écrivant La Promesse de l’aube où il dira par exemple ceci: «avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais».

Gary va même jusqu’à raconter une douce manœuvre qu’il prête à sa maman et qui est celle d’avoir préparé une série de lettres afin de lui répondre pendant son absence pour la guerre, lui assurant ainsi qu’elle serait toujours vivante à son retour.

Je vous confie que moi, j’ai appris il y a peu de temps que c’était là une invention du romancier. En fait, j’ai été un peu choqué de comprendre que le punch de La Promesse de l’aube, eh bien, c’était pour hausser encore plus l’amour immodéré de la maman de Romain Gary pour lui; un amour qui le verra, dès l’enfance, commencer à s’appliquer à devenir ce que celle-ci rêvait qu’il devienne: écrivain, consul de France, homme à femmes, etc.

Comment ai-je appris que c’était là une supercherie? En lisant dans Le Devoir une entrevue accordée à Odile Tremblay par le réalisateur du film qui est inspiré de ce roman autobiographique et qui a atterri sur nos écrans il y a deux mois.

Les lecteurs du roman, écrivait-elle, avaient été frappés par l’histoire des lettres que la mère de Gary lui écrivait avant de mourir, expédiées régulièrement au fils de façon posthume par un tiers, afin de lui insuffler du courage durant ses combats d’aviateur sans qu’il se sache orphelin. L’épisode demeure dans le film. «Gary avait inventé ça, affirme Éric Barbier. C’est sans doute lui qui avait écrit à l’avance des lettres envoyées à sa mère pendant ses combats. Il y a dans son œuvre tellement de zones d’ombre…»

Voilà donc pour l’amour maternel un peu arrangé, augmenté…

Et enfin, à l’autre bout du spectre, il y a cet amour maternel un peu insupportable de la maman de Maurice Druon tel que celui-ci le raconte dans L’aurore vient du fond du ciel. «Ma mère, écrit-il, me donna à diverses reprises les signes d’avoir assez complaisamment envisagé que je puisse mourir avant elle et de s’être imaginée dans un dernier rôle tragique, celui de la femme inconsolable de la disparition d’un fils célèbre dont elle aurait eu le devoir d’organiser la mémoire.»

Réjean Martin

Trois-Rivières