L’AEUMC prévoit notamment une ouverture de 3,59 % du marché du lait et des produits laitiers canadiens aux Américains.

Cul-de-sac laitier

L’auteur, Sylvain Charlebois, est doyen de la Faculté en Management et professeur en Distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie.

Pendant que le Québec élisait un nouveau premier ministre, le gouvernent Trudeau annonçait la fin de notre système de gestion de l’offre, ou presque. Avec l’Accord États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC), notre vache sacrée de l’agriculture canadienne en a mangé toute une et nos producteurs le savent très bien. Sans le dire, on a immolé le système de la gestion de l’offre afin de sauver les meubles avec les Américains. Voilà, il fallait le dire.

Ainsi, une fois l’accord ratifié, les effets de l’AEUMC s’ajoutent aux dégâts créés par deux autres ententes signées depuis trois ans, l’accord Canada-Union européenne et l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste. L’AEUMC prévoit notamment une ouverture de 3,59 % du marché du lait et des produits laitiers canadiens aux Américains, ce qui dépasse nettement les compromis effectués lors des deux autres ententes. Le cumul des trois équivaut à presque 9 % de notre marché laitier.

Mais l’AEUMC fait pire encore que les autres ententes en mettant fin aussi à la fameuse Classe 7 au Canada, le point de discorde qui a tout changé entre les Américains et le Canada. L’ingrédient, le lait diafiltré, mis au point aux États-Unis, s’utilise dans la fabrication des yogourts, du fromage et autres produits laitiers. Pendant quelques années, les transformateurs canadiens achetaient du lait diafiltré américain, vu son prix avantageux. Même Agropur, une coopérative appartenant à des producteurs laitiers, l’a fait pendant un certain temps. La Classe 7 permettait aux producteurs d’abaisser les prix du lait diafiltré et d’inciter les transformateurs à acheter des produits canadiens. L’ancien pacte, l’ALENA, ne reconnaissait pas l’existence du lait diafiltré, ce qui n’est plus le cas pour l’AEUMC. Pour plusieurs producteurs laitiers, l’élimination de la Classe 7 représente des pertes de revenu d’environ 30 %.

Ces accords, et surtout l’AEUMC, minent à tout jamais l’influence de notre système de quotas et de tarifs à l’importation qui se répercute sur les filières laitières et avicoles. Bien sûr, pour notre économie, la signature d’une entente était souhaitable. La gestion de l’offre ne représente que 1 % de notre économie et le restant en avait besoin. Mais le manque d’attention envers les conséquences permanentes à nos filières assujetties à la gestion de l’offre fait preuve d’une irresponsabilité cruelle. Les secteurs sous la gestion de l’offre n’ont toujours reçu aucun plan de contingence afin d’absorber les contrecoups des ententes signées précédemment au cours des dernières années.

Plus déconcertant encore, l’AEUMC n’offre au Canada aucun gain supplémentaire pour notre secteur agricole, zéro. Au moins, les autres ententes nous offraient une ouverture élargie pour certaines de nos denrées. Cette fois-ci, il n’y a rien.

Le lendemain de veille de la signature entre les deux pays offrait une vision très contrastante des deux côtés de la frontière. D’un côté, à Ottawa, pendant que les libéraux se félicitaient d’aider la classe moyenne, de l’autre, à Washington, les troupes de Trump étaient carrément en liesse. On proclamait la victoire de Trump, celui qui ne voulait que des changements modestes à l’ALENA il y a de cela 16 mois à peine. Le mal-aimé, le bouffon de la Maison-Blanche, l’un des personnages les plus grotesques de l’histoire moderne du monde politique, a effectué un tour de force, avouons-le. Pour le secteur agricole, il a servi un K.O. au Mexique pour ensuite le faire au Canada. Pif Paf…

N’ayant pas prévu plus tôt d’assouplir et d’élargir la portée de la gestion de l’offre pour permettre au secteur d’être plus concurrentiel, les concessions du Canada feront mal. Certes, la valeur des quotas qui dépasse présentement les 30 milliards de dollars diminuera. Ainsi, la richesse en région écopera et les institutions financières redoubleront de prudence avant d’investir auprès de nos agriculteurs. Bien sûr, tout cela devait inévitablement arriver, mais le temps nous bouscule.

Entre temps, Ottawa a promis un programme de dédommagement pour nos agriculteurs. Mais ces compensations promises par le gouvernement Trudeau ne serviront pas à grand-chose. Comme le principe de base du système demande de produire ce dont nous avons besoin, de l’argent supplémentaire n’offrira qu’un revenu d’appoint, sans que l’on règle le véritable problème. Avec l’AEUMC et l’accès supplémentaire octroyé aux Américains ainsi que l’élimination de la Classe 7, nous aurons un surplus de fermes au Canada, au-delà de 400 à 500 fermes laitières pourraient disparaître dans les prochains mois. Pour effectuer un vrai changement durable et permettre au secteur de survivre, il va falloir offrir à nos agriculteurs deux options claires; outiller les fermes afin qu’elles innovent davantage et deviennent plus compétitives ou inciter les fermes à quitter l’industrie aussi rapidement que possible. Plusieurs pays l’ont fait avant nous. Mais sans vision d’envergure, il est difficile d’envisager un secteur laitier capable d’endosser le pacte tel que présenté, peu importe les montants d’argent offerts en contrepartie.

Bref, jouer la carte de l’hypocrisie et du déni depuis tant d’années nous a menés droit à un cul-de-sac. La gestion de l’offre a réellement besoin d’un nouveau souffle, d’une nouvelle approche plus ouverte au commerce international. Pour ce faire, il faut agir rapidement.