Entre 600 000 et 800 000 Rohingyas de l’État d’Arakan se sont massivement réfugiés au Bangladesh.

Crainte de partition et prédominance militaire

Pour comprendre l’exode massif des Rohingyas vers le Bengladesh, il faut remonter à la partition du nord de l’Inde, en deux autres États indépendants: le Pakistan et le Bengladesh, séparation devenue nécessaire pour des raisons de conflits religieux. En effet, des affrontements entre hindouistes et musulmans avaient plus d’une fois dégénéré et entraîné la mort de milliers de personnes, ce qui a convaincu les autorités indiennes d’accepter le principe de la partition.

De crainte qu’un tel scénario ne se répète de nos jours dans l’État d’Arakan en Birmanie (Myanmar), la minorité musulmane y est-elle persécutée à l’instigation des nationalistes extrémistes bouddhistes?

Dans l’État d’Arakan, séparé du reste de la Birmanie par la chaîne de montagnes d’Arakan qui culmine à 3063 mètres, la population, de confession musulmane (Rohingyas), forme actuellement la majorité. Ils y sont installés depuis le XIXe siècle et ils proviennent pour la plupart du Bengladesh. Cependant, ils sont détestés par une partie de la population bouddhiste; les Rohingyas sont considérés comme des étrangers en Birmanie et sont victimes de multiples exactions. Craignant qu’ils forment dans l’Arakan une enclave islamiste, le régime militaire, installé au pays depuis plus de 50 ans, va peu à peu les mettre au ban de la société, en durcissant leurs conditions de vie. Et en fin de compte en les forçant à devenir apatrides.

Les conflits entre Rohingyas et les bouddhistes locaux ont une longue histoire. Il suffisait d’une étincelle pour les raviver. Celle-ci est survenue le 28 mai 2012, lorsqu’une jeune Birmane de 27 ans a été violée puis tuée par trois individus, nommés et désignés comme étant Rohingyas, donc musulmans. Cette nouvelle a enflammé les réseaux sociaux. Aussi, dans ce climat de tensions, le 3 juin suivant, un bus transportant dix passagers identifiés comme des Rohingyas a été intercepté par une foule en colère qui a lynché ses occupants. À compter de cette date, on a assisté à un déchaînement de violences.

Ainsi, dans les mois qui suivirent, le nord de l’État sera secoué par de graves affrontements. Des milliers de maisons ont été détruites, ce qui a forcé la fuite de 140 000 personnes. Cela sans compter les arrestations en masse et les violences arbitraires de la police et de l’armée. Cet exil se poursuivra les années suivantes.

Devant l’acharnement de l’armée et des bouddhistes radicaux, certains membres de la minorité musulmane décident de prendre les armes afin de protéger leur communauté... et de mener une lutte armée contre le pouvoir birman. Des milices armées voient le jour, dont la plus importante est l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA).

Depuis le 25 août dernier, l’ARSA a attaqué une vingtaine de postes de police, ce qui a entraîné de violents combats avec l’armée et des groupes de jeunes bouddhistes. En représailles, des viols, tortures et massacres se sont multipliés.

Même si la zone est verrouillée par les militaires, les bouddhistes sont de nouveau accusés de brûler des villages de Rohingyas. D’où leur exode massif vers le Bangladesh. L’ONU estime le nombre de réfugiés à près de 603 000. Le pape François avance quant à lui le chiffre de 800 000 réfugiés.

Ces événements démontrent qu’en Birmanie – qui est en transition démocratique –, les militaires continuent d’agir en toute impunité. Et la politique de l’autruche du gouvernement d’Aung Sang Suu Kyi l’amène à nier ces opérations militaires, les imputant à des «terroristes» indéterminés.

Il faut dire que depuis son arrivée démocratiquement au pouvoir en avril 2016, mettant un terme à cinquante ans de dictature militaire sans partage, la marge de manœuvre de Suu Kyi est extrêmement limitée. La constitution réserve d’importantes prérogatives aux militaires. Ils disposent de trois ministères clés: la Défense, les Affaires intérieures, les Questions frontalières et un quart des sièges au Parlement. Ainsi le Prix Nobel de la paix gouverne une Birmanie sous l’étroite tutelle de l’ancienne junte militaire et avec une armée toujours très puissante. Et celle-ci semble prête à saisir le premier prétexte pour confisquer à nouveau le pouvoir.

C’est pourquoi, devant la répression des Rohingyas et leur exode vers le Bangladesh, le tout apparenté à un génocide, un État musulman est donc nécessaire, disent les dirigeants de l’Association islamique, afin que les musulmans ne soient pas opprimés par la majorité bouddhiste.

Roger Greiss

Shawinigan