La population vient de prendre la pleine mesure des impacts de la sous-budgétisation des CHSLD et des effectifs réduits.
La population vient de prendre la pleine mesure des impacts de la sous-budgétisation des CHSLD et des effectifs réduits.

Courir après sa queue...

OPINIONS / J’œuvre dans la santé depuis plus de cinquante ans et une grande partie de ma carrière s’est passée auprès des personnes âgées, et un peu en santé mentale, ces deux domaines d’activité considérés les enfants pauvres de la santé. À cela s’ajoute la perception de nombreuses personnes, que le travail en CHSLD ou en santé mentale, c’est réservé aux infirmières moins bonnes (entendre compétentes) que les autres, parce que c’est prétendument facile en CHSLD!

Mon analyse toute personnelle de la mésestime dont sont victimes ces domaines d’exercice professionnels, est à l’effet que dans les hôpitaux, il y a valorisation de la dextérité et de la maîtrise technique de la technologie. Cela donne l’assurance concrète et rapide d’une certaine compétence. En CHSLD, il faut entrer en relation presque intime avec une personne en détérioration mentale ou cognitive et avec une souffrance persistante. Cela demande maturité et expérience de vie, c’est très difficile, voire confrontant. Il faut également être patient et respecter le rythme du résidant pour effectuer l’intervention et obtenir un résultat. Le travail en CHSLD demande à l’infirmière de prendre le temps de redonner confiance et estime de soi, de faire émerger l’étincelle du souvenir chez la personne âgée. Comment apprendre à une personne âgée ayant subi un AVC ou une fracture, à apprivoiser les gestes quotidiens?

Puisqu’une infirmière en CHSLD est une denrée rare et comptée (elle augmente le budget ressources humaines…), seule pour des dizaines de résidants, elle se contente souvent d’aller au plus vite et dans ce qu’elle considère indispensable, les médicaments et les soins dits de base, en répondant aux demandes d’aide des préposés qui n’y arrivent tout simplement pas.

L’État québécois n’a jamais pris la vraie mesure de l’ensemble des besoins de soins, au-delà de ceux dits de base, et les budgets sont à l’avenant. Les ratios infirmière-patients sont sous le seuil minimum, et mieux vaut ne pas savoir pour le soir et la nuit! Pourtant les résidants ne dorment pas nécessairement la nuit, et ils ont des besoins 24 heures sur 24! Les sous-effectifs pérennes en CHSLD ne s’appuient que sur la prémisse que les aînés n’ont que des besoins de base, et de plus, durant la journée seulement.

La crise humanitaire actuelle demande que l’on réponde aux besoins les plus urgents. On dit qu’on a «besoin de bras». Ce que je peux abhorrer cette expression! Ne faut-il pas également penser et réfléchir avant d’agir? Même en temps dit normal, les aînés que nous disons actuellement tant aimer, ont besoin de beaucoup plus que d’être lavés et nourris. Les préposés font un travail formidable sur ce plan. Toutefois, si les infirmières étaient plus nombreuses, elles pourraient jouer vraiment leur rôle de professionnelle de la santé auprès des aînés. Ce travail nécessite des compétences spécifiques afin d’offrir des soins de qualité et cohérents avec les besoins individuels (OIIQ, 2018). Les aînés en CHSLD présentent un tableau complexe de maladies chroniques et de perte d’autonomie non seulement physique, mais cognitive. Les infirmières sont chargées notamment d’évaluer constamment la condition physique et mentale des personnes âgées, de déterminer les meilleures interventions individuelles et d’en assurer le suivi, de voir aux besoins médicamenteux et d’évaluer les résultats. Elles doivent aussi prévenir les chutes en réduisant au minimum les contentions, s’assurer qu’il n’y a pas de plaies, voir à les traiter le cas échéant. Toutes ces interventions doivent se faire en établissant une relation chaleureuse et humanisante avec les aînés. Les infirmières en CHSLD ont pour mission de soutenir tout au long de la dernière trajectoire de vie, de surveiller et d’intervenir dans les périodes instables et de promouvoir le bien-être au quotidien pour les mois ou les années qu’il reste à la vie.

La population vient de prendre la pleine mesure des impacts de la sous-budgétisation des CHSLD et des effectifs réduits. Augmenter les salaires est une bonne mesure qui apportera une satisfaction temporaire (Mintzberg). Garder des ratios aussi minimes ne réglera pas le problème de fond du manque de personnel pour bien faire les choses, avoir la satisfaction du travail accompli et éviter les perpétuelles pénuries dans le milieu. Quelle réflexion, et surtout, quelles actions prendrons-nous après la crise? C’est à ce moment que nous verrons la sincérité des paroles et de l’effroi actuels.

Danielle Bellemare

Trois-Rivières