Cornichons et 3 cents?

L’auteur, Sylvain Charlebois, est doyen de la Faculté en Management et professeur en Distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie.

Vous souvenez-vous du fameux pot de cornichons et des 3 cents de profit? Pendant des mois, l’Union des producteurs agricoles (UPA) brandissait un pot de cornichons afin de souligner que, malgré une hausse du prix vendant, les producteurs recevaient peu en retour pour les produits alimentaires que l’on achète. Dans le cas du pot de cornichons, l’UPA prétendait que 3 cents supplémentaires par pot auraient permis aux producteurs de couvrir leurs frais. C’est peu bien sûr, mais est-ce vraiment le cas?

Le United States Department of Agriculture (USDA) s’est récemment penché sur la question pour mesurer la portion due aux agriculteurs américains. Selon le rapport de l’agence fédérale américaine, entre 20 % et 25 % du prix de chaque produit alimentaire revient à l’agriculteur. Évidemment, plus il y a de transformation sur un produit, moins le retour aux agriculteurs est important.

Conséquemment, en restauration la portion qui revient aux agriculteurs diminue pour atteindre un maigre 4 %, toujours selon le même rapport. Les Américains dépensent maintenant 55 % de leur budget alimentaire à la consommation hors ménage, alors quelle sera la juste part pour l’agriculteur?

Juxtaposons ces chiffres au marché canadien. Cette statistique nous préoccupe puisque bien des Canadiens consacrent une large partie de leur budget alimentaire à la restauration rapide ou à des solutions alimentaires qui les éloignent de leur propre cuisine. Selon un sondage de l’Université Dalhousie en octobre 2018, près de 40 % des consommateurs de 38 ans ou moins sortent au restaurant au moins une ou deux fois par semaine.

Cet effet de la combinaison entre la génération Z et celle des millénaux suggère à l’industrie la manière de gérer et de redéfinir les habitudes de consommation alimentaire. Peu étonnant de constater que les jeunes sortent plus, mais ce pourcentage est l’un des plus élevés jamais enregistrés.

Sortir est une chose, mais on assiste aussi au phénomène de manger des aliments provenant de l’extérieur en restant à la maison. Par le biais d’applications numériques bien connues, plusieurs restaurants livrent leurs plats à domicile et parallèlement des entreprises comme GoodFood et MissFresh offrent le service de livraison de leurs repas prêt-à-cuisiner. Au coût de 9 $ à 12 $ le repas, vous recevez un plat archi-emballé à double tour pour ensuite passer du temps à cuisiner chez vous pendant quelques minutes. Une solution facile, simple, pratique, et de plus en plus populaire, surtout chez les jeunes professionnels. Mais encore une fois, les agriculteurs reçoivent peu de ces 9 $ à 12 $ payés au détail.

Le rapport du USDA ne mentionne rien à propos des plats prêts à cuisiner, mais vu les frais d’exploitation et de main-d’œuvre associés au service, il y a fort à parier que la part versée à l’agriculteur n’atteint pas 20 %.

Du coût de nos aliments, la part négligeable dédiée aux producteurs agricoles ne surprend pas. Les forces de la distribution et les coûts transactionnels supplémentaires minimisent leurs gains au détail. Mais dans le secteur des services alimentaires, leur part est pratiquement quatre fois plus petite à cause des taxes, services supplémentaires, emballages, pourboires et autres éléments qui s’ajoutent au prix.

Opter pour des solutions de repas prêt-à-manger coûte généralement plus cher, tandis que les agriculteurs reçoivent un plus petit pourcentage. Mais recevront-ils moins si un plus grand nombre de consommateurs sortent davantage? Possiblement.

D’ici 2030, le ménage moyen au Canada consacrera 50 % de son budget alimentaire à la consommation hors ménage. Selon certaines estimations, le ménage canadien dépense présentement près de 35 % de son budget alimentaire au restaurant.

En 2018, la famille moyenne aura dépensé environ 210 $ de plus en alimentation, dont 100 $ iront à la restauration. Donc pour cette année, la quote-part des agriculteurs augmentera de 26 $ environ. Un petit 4 $ provenant de la restauration, et 22 $ provenant du détail. Avec un taux d’inflation alimentaire de 1,8 %, si l’on applique les ratios prescrits par la USDA, la conversion des achats au détail à la restauration fait en sorte que les agriculteurs perçoivent moins que les autres maillons de la chaîne alimentaire.

Mais il y a de l’espoir malgré tout. Certains producteurs se prennent en mains et développent de belles entreprises afin d’échanger avec le consommateur directement. Grâce aux nouvelles technologies qui facilitent une plus grande connectivité, il devient facile pour eux de se rapprocher du marché.

Notre quête pour des solutions alimentaires faciles et pratiques octroie un pouvoir énorme au secteur du service alimentaire, cela va de soi. Mais pour nos agriculteurs, y aura-t-il toujours une façon d’en tirer profit?