L’Université du Québec à Trois-Rivières.

Cinquante ans d’Université et Trois-Rivières

L’auteur, Pierre-André Julien, est professeur émérite à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

OPINIONS / Toute université est, par définition, une organisation de développement d’intelligences individuelles et collectives. Elle a pour mission non seulement de former de meilleurs citoyens, mais aussi d’aider ces derniers à mieux participer au développement socioéconomique de leur territoire en fournissant nouvelles idées et nouvelles pratiques notamment orientées sur le long terme. Pourtant, depuis sa création, l’UQTR a toujours eu de la difficulté à remplir ce mandat dans la région.

Si on la compare à d’autres universités comme celles de Montréal, de Québec, de Sherbrooke, mais aussi celles de Rimouski et d’Abitibi-Témiscamingue. La cause relève en partie des incompréhensions réciproques des deux univers que sont ces universités et les acteurs sociaux qui agissent sur ce territoire.

Une des premières études que nous avons dirigées pour le compte de l’OCDE nous a permis de distinguer quatre facteurs expliquant ces incompréhensions.

Premièrement, les professeurs-chercheurs sont tenus de recourir à un langage scientifique et donc complexe; alors que les acteurs demandent un langage facile à comprendre et à mettre en pratique.

Deuxièmement, les premiers recherchent les meilleures réponses pour se distinguer dans les congrès et les publications scientifiques; alors que les acteurs veulent des réponses facilement utilisables qu’ils pourront, au besoin, complexifier par la suite.

Troisièmement, toute recherche universitaire, à cause des multiples autres tâches et de la complexité des questions sous-jacentes, demande du temps pour démarrer, se développer et aboutir; alors que ces acteurs veulent des réponses rapidement et même tout de suite quand ils en ont besoin.

Quatrièmement, toute recherche produite pour les besoins régionaux, à l’encontre des recherches théoriques soutenues par les fonds institutionnels et par les salaires des professeurs-chercheurs, requiert des sous pour payer les étudiants et les professionnels afin, par exemple, de réaliser les enquêtes et intervenir par la suite pour ajuster les réponses. Or, depuis le début de sa création, une grande partie des acteurs ont considéré l’UQTR comme un service plus ou moins gratuit pour la région et orienté selon leurs besoins particuliers et dans le format de ces besoins.

Par exemple, comme dans le cas de la Chaire Bombardier, la trentaine de petites entreprises liées à cette multinationale, de même que les organismes associés, ont payé une partie des recherches et des interventions et, surtout, s’y sont engagés à long terme pour que les deux parties apprennent le langage de l’autre et anticipent les besoins et les résultats de recherche afin d’épargner du temps. Ce qui explique que l’Institut de recherche sur les PME a travaillé durant des années dans des régions autres que la Mauricie, comme en Beauce, en Estrie, en Gaspésie, au Centre-du-Québec (notamment à Drummondville) et, depuis quelque temps, à Shawinigan qui a compris, à l’encontre de Trois-Rivières, que le développement passait inévitablement et presque uniquement par les PME. Preuve en est de cette incompréhension de la ville: le comité d’orientation de l’Institut a toujours réservé un siège pour un représentant de la Ville, représentant qui n’est jamais venu aux rencontres. De même, les chercheurs de l’Université ont donné plusieurs centaines de conférences à travers le monde et dans toutes les régions du Québec, alors que ces dernières ont toujours été rares dans la région. D’ailleurs, l’ancien maire, lors d’un dîner, m’avait bien expliqué cette philosophie vis-à-vis l’Université en disant qu’il ne servait à rien de consulter les chercheurs puisqu’ils étaient incapables de donner des réponses simples et immédiates, et répondant à ses demandes de court terme.

Le Carrefour d’entrepreneuriat et d’innovation, que l’on vient de créer justement dans cette foulée du cinquantième anniversaire de l’UQTR, a pour but de soutenir le démarrage d’entreprises par les étudiants de l’Université désireux d’appliquer ainsi leurs recherches.

Mais ce carrefour pourrait devenir un bon exemple pour entraîner lentement mais sûrement un changement de vision des acteurs de Trois-Rivières à mesure que les projets s’y développeront et que viendra le temps de s’établir à Trois-Rivières ou ailleurs pour ces étudiants.

À la condition toutefois que ces acteurs comprennent enfin le fonctionnement et la philosophie de toute université, comme les autres régions y sont arrivées.