Le professeur Didier Raoult fait beaucoup jaser par les temps qui courent avec ses vidéos dans lesquelles il commente la crise du coronavirus depuis ses débuts. Il croit notamment que la chloroquine est l’arme toute désignée pour freiner la propagation de la COVID-19.
Le professeur Didier Raoult fait beaucoup jaser par les temps qui courent avec ses vidéos dans lesquelles il commente la crise du coronavirus depuis ses débuts. Il croit notamment que la chloroquine est l’arme toute désignée pour freiner la propagation de la COVID-19.

Chloroquine et culte de la personnalité...

OPINIONS / L’auteur, François-Xavier Roucaut, est psychiatre au Centre hospitalier affilié universitaire régional de Trois-Rivières.

Le monde se découvre une passion pour les scientifiques. Les épidémiologistes, immunologistes, infectiologues, sont les Patton de cette guerre contre le virus. Ces éminences grises, maintenant sous les feux des projecteurs, conseillent les dirigeants avec la prudence et la rigueur inhérentes à la démarche scientifique, d’autant plus que le monde fait face à un phénomène inédit, d’une ampleur historique. Mais comme souvent dans les heures tragiques, surgit aussi une figure iconoclaste et charismatique, issue d’un pays qui vénère depuis toujours les hommes, et les femmes, providentiels. Marianne s’est en effet trouvé une Jeanne d’Arc qui boutera le virus hors de toute France: le professeur Raoult.

Le professeur Raoult est un éminent chercheur de Marseille, fort en gueule et anticonformiste. Il est médecin infectiologue, pointure mondiale dans son domaine, stakhanoviste de la publication. C’est un personnage typique du système universitaire français, un «patron», qui mêle prestige et performance, sur un fond d’autoritarisme et de culte de la personnalité.

Le professeur Raoult commente cette crise du coronavirus depuis ses débuts, dans des capsules vidéo de son institut, l’IHU Méditerranée Infection. Les titres de ces capsules annoncent la couleur, ils sont directs et claquent comme un slogan publicitaire. Pas de doute, le grand professeur est là pour nous expliquer la vie et nous rendre moins bête, comme l’illustre l’intitulé: «Nous avons le droit d’être intelligent!», en creux: «Arrêtez d’être idiot». Le professeur Raoult, par ailleurs climatosceptique, se montre «coronasceptique depuis les débuts». Il prophétise un non-évènement, «pas mondial du tout» avec un virus «pas si méchant», qui disparaîtra avec le printemps. Il relativise cette nouvelle «bibitte», en le comparant au virus respiratoire syncytial ou au Clostridium Difficile, les véritables tueurs de l’ombre. Le coronavirus tue moins que les trottinettes, une comparaison qui restera dans les mémoires. Plus tard il claironne «coronavirus fin de partie» affirmant qu’avec la devenue célèbre chloroquine, la COVID-19 sera «l’infection respiratoire la plus facile à traiter de toutes».

Le professeur Raoult est désormais mondialement célèbre. Trump, inquiet pour son économie et qui souhaite la sortir de cette crise sanitaire au plus vite, déclare que la chloroquine est «un don du ciel». En France, il suscite les passions. Macron quête son avis. Estrosi, le maire de Nice, un rescapé du virus, narre de sa quarantaine que la chloroquine l’a sauvé. D’autres élus, surtout du Sud de la France, accourent se faire soigner chez le grand professeur avec une fatuité très française, comme on va chez un coiffeur à la mode. Tout ce petit monde chante ses louanges et tresse les lauriers de cet homme d’exception, futur prix Nobel, sauveur de la France et bienfaiteur de l’humanité.

Malheureusement, comme souvent, les figures providentielles attisent la jalousie des esprits chagrins. S’applique là la citation épigraphique du roman de John Kennedy Toole, La conjuration des imbéciles: «Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui», un adage que le professeur Raoult ferait certainement sien. Et les imbéciles, ses pairs, sont entrés en dissidence. Ils questionnent de fait la réelle pertinence de la chloroquine, avec une froideur toute scientifique, assorti d’un argumentaire accessible au profane. Tout d’abord la chloroquine est une vieille promesse jamais tenue dans les infections virales. Ensuite, les essais cliniques menés par l’équipe du professeur Raoult sont tout simplement «mal fagotés», aucune conclusion sérieuse ne peut en être tirée. Par ailleurs, la chloroquine n’est pas un traitement anodin, et comporte des effets secondaires sérieux, potentiellement létaux.

De surcroît, décrire comme miracle un traitement pose des risques évidents de dérive, de l’automédication à l’épuisement des stocks, puisque d’autres malades, les arthritiques, en ont eux aussi besoin. Il existe du reste des dizaines d’autres traitements à l’étude, dont certains, par chance, bénéficient d’un temps d’avance, puisqu’ils étaient déjà en développement pour un précédent coronavirus, celui du SRAS. D’autres soulèvent l’hypothèse que ce n’est pas tant l’activité pathogène du virus qui tue, mais plutôt l’inflammation qui en résulte, et que c’est cela qu’il faut adresser (c’est la piste qu’étudient les équipes canadiennes avec la colchicine, qui est d’ailleurs tout autant accessible que la chloroquine).

Enfin, on pourrait s’interroger sur le fait qu’un traitement des années 50 porte plus d’espérance que les plus récents, issus des progrès vertigineux de la biotechnologie. Le Professeur Raoult n’en a cure. La chloroquine est efficace puisqu’il en a l’intuition, qu’il est le meilleur dans son domaine (les autres étant les virologues chinois), et que les instances de santé d’un gouvernement chinois, pourtant réputé pour sa duplicité, l’affirment. Elle est de surcroît démocratique, car bon marché, et tout de suite accessible.

Il n’est plus un scientifique qui ergote sur des données, mais un médecin qui se doit avant tout d’exhausser la promesse d’Hippocrate, soigner son prochain. Il en oublie au passage le fameux adage du même Hippocrate, primum non nocere, mais qu’importe. La magie opère. Les Français oublient Descartes et Claude-Bernard, et se placent sous la protection du saint patron académique. Ils retrouvent leur âme gauloise et trépignent d’impatience de foncer dans le tas, en prescrivant la chloroquine en masse, plutôt que de se ronger le frein à attendre que des experts déconsidérés perdent du temps, et donc des vies, dans d’interminables évaluations.

La France se clive alors en deux camps. Celui des Parisiens, de la bureaucratie, des suppôts de l’industrie pharmaceutique (la chloroquine coûte quelques dollars, les antirétroviraux des centaines), et celui des provinciaux, des agissants, du peuple. Et les responsables politiques, échaudés par leur manque de jugement jusqu’alors, oscillent anxieusement entre le rejet du prophète et la peur de passer à côté de la panacée.

L’avenir nous dira si la chloroquine fonctionne; il est certain qu’il est de toute façon fort dommage qu’elle ait été l’otage des ambitions de certains.