Charles Taylor reproche à François Legault d’avoir subtilisé le raisonnement du rapport Bouchard-Taylor conçu pour les fonctions coercitives pour l’appliquer aux enseignants.

Charles Taylor face à la laïcité: une position radicale

Dans une interview accordée il y a quelques jours à la CBC, Charles Taylor accuse la Coalition avenir Québec (CAQ) d’avoir un plan «ignorant ou intellectuellement malhonnête» et prédit le départ vers l’Ontario et le reste du Canada de beaucoup d’immigrants talentueux qui n’auront pas à subir un tel harcèlement.

Le «harcèlement», ici, fait référence à la volonté d’interdire le port des signes religieux aux fonctionnaires en positions d’autorité coercitive en plus de ceux qui sont en autorité morale c’est-à-dire les enseignants. Charles Taylor reproche à François Legault d’avoir subtilisé le raisonnement du rapport Bouchard-Taylor conçu pour les fonctions coercitives pour l’appliquer aux enseignants. Et pourquoi pas? En quoi ce raisonnement serait-il circonstanciel?

Le philosophe aime bien cultiver les formules à l’emporte-pièce. En 2013, il avait fait un parallèle entre le projet de Charte des valeurs et la situation dans la Russie de Vladimir Poutine avant même que la pièce législative ne soit soumise au débat public. Personne ne lui a tenu rigueur. Invité à Radio-Canada à commenter les intentions du gouvernement en matière de laïcité, il a qualifié d’«acte d’exclusion absolument terrible» les mesures proposées. L’intellectuel venait d’ouvrir le bal des contestations en août 2013. Que traduit l’empressement du Montréalais? Certes, une forme d’imprudence. Plus encore, le caractère dogmatique de sa pensée multiculturaliste qui considère que la liberté de religion doit être absolue et ne peut être restreinte en aucun cas et d’aucune manière. Remarquez que cette posture contrevient au jugement de la Cour suprême dans l’affaire de la prière du Saguenay (2015) qui stipule que la «neutralité religieuse de l’État relève d’un impératif démocratique» et que ses représentants ont l’obligation de s’y conformer.

Dans sa guerre contre la laïcité, Charles Taylor va encore plus loin. Il défend l’idée qu’interdire le port des signes religieux aux fonctionnaires relève du racisme et de la xénophobie. C’est donc sans surprise qu’il s’était rangé, en 2004, derrière l’idée d’instaurer des tribunaux d’arbitrage musulman en Ontario.

Si les thèses de Charles Taylor trouvent largement écho dans les médias dominants montréalais, c’est en raison de leur convergence idéologique avec ce dernier. Le récent positionnement du Devoir à travers l’éditorial de Robert Dutrisac du 13 octobre le confirme amplement. Ces médias montréalais (Radio-Canada, La Presse, Le Devoir) s’inscrivent largement dans une posture taylorienne en entretenant le fait que la laïcité n’est rien d’autre qu’une forme de racisme et d’exclusion des minorités. Comme si la laïcité avait vu le jour, au Québec en 2012, avec le dessein machiavélique d’anéantir les minorités. Il n’y a rien de plus grotesque qu’une telle insinuation. Et pourtant c’est ce qui est martelé ad nauseam d’une émission à l’autre, d’une chronique à l’autre, d’un article à l’autre, d’un bulletin d’information à l’autre. Cette fabrication médiatique totalement insensée aurait pu être, aisément, recadrée par les défenseurs de la laïcité s’ils avaient pu s’exprimer dans ces mêmes médias à la même fréquence que leurs adversaires. Cet enjeu de la représentativité dans le débat public reste à ce jour totalement négligé. Pour que la démocratie soit féconde, elle doit accueillir la pluralité des idées. Pour être entendue, la laïcité doit être débattue. Cet exercice ne peut se faire sans les laïques.

Djemila Benhabib

Écrivaine et militante laïque

Trois-Rivières