Le prix littéraire Lise-Durand a été remis dans le cadre du Salon du livre de Trois-Rivières. Le gagnant du premier prix, Mehdi Harici, apparaît ici à l’arrière, au centre. À ses côtés, on retrouve Ibrahima Diallo et Amina Othmani, qui se sont vu décerner une mention «coup de cœur». À l’avant, on retrouve Fatoumata Binta Diallo et Ando Romaric Harsoa Nirina, qui ont remporté respectivement les deuxième et troisième prix.

C’est une langue belle…

OPINIONS / L’auteur, Mehdi Harici, est originaire du Maroc et sa langue maternelle est l’arabe. Il s’agit du texte gagnant du concours littéraire Lise-Durand pour allophones, organisé par le SANA de Trois-Rivières, en partenariat avec l’organisme Des livres et des réfugiés. Le thème de cette année était «C’est une langue belle...». Les gagnants du concours ont été dévoilés dimanche, dans le cadre du Salon du livre de Trois-Rivières. Sur nos plateformes numériques, vous retrouverez également les textes qui ont obtenu les deuxième et troisième prix.

Une langue, tout comme un prénom, nous est imposée dès les toutes premières secondes de notre existence. Que dis-je, avant même de déclamer haut et fort le premier cri inaugural de notre vie, alors que nous sommes bien nichés au fond de notre nid amniotique, nous entendons déjà les bruissements et les échos de la langue que l’on nommera maternelle. Cette langue nous est murmurée à travers notre cordon ombilical par les êtres chers dont nous ignorons encore le visage. Nous ignorons tout d’eux, sauf la langue par laquelle ils s’expriment, une langue charnelle et chaleureuse puisqu’elle nous témoigne déjà de l’amour et de l’affection… Et puis nous naissons, et notre conscience baigne déjà dans un liquide linguistique, un fluide confortable moulé sur mesure pour nous. Avant même de prononcer nos premiers mots, notre itinéraire vocal est déjà tracé d’avance et prêt à être emprunté aveuglément.

Pourtant, malgré toute l’aisance que l’on peut avoir à s’exprimer dans une langue, viendra un moment dans la vie de certains individus où ils devront en apprendre une nouvelle. Tandis que la langue maternelle est pratiquement acquise par le sang, notre seconde langue l’est par l’esprit. Celui-ci devra alors se remanier, réapprendre une toute nouvelle gamme d’accords et la maîtriser jusqu’à la virtuosité. Oui, la langue est bel et bien une partition musicale, et à chacun son rythme de prédilection… Telle une improvisation de jazz, la musicalité des mots m’émeut, les allitérations m’éblouissent et les harmonies que l’on manie au fil des conversations m’émerveillent. Toutefois, atteindre cette symphonie lyrique n’est pas un parcours des plus faciles, loin de là.

Car tel un radeau à contre-courant, s’approprier une nouvelle langue équivaut à naviguer dans les profonds méandres de l’inconnu. Sans repères ni phare pour nous guider, sans le bain culturel qui nous a permis de balbutier nos premiers babillements, nous sommes tout simplement livrés à nous-mêmes, au risque que notre fragile embarcation coule à tout moment. Or, si l’océan linguistique dans lequel nous risquons de nous plonger paraît hostile et inquiétant à première vue, l’apprivoiser devient vite un plaisir… Et comme souvent, les plaisirs les plus délectables naissent du fruit des efforts les plus acharnés. N’oublions pas que le français est une langue imposante et millénaire, ayant traversé les royautés et les révolutions, et manié par les plus grands poètes de notre temps. Elle possède un poids historique qui pèse telle une épée de Damoclès pour le néophyte qui ose s’y accoler. L’excitation que procure cette langue si riche, dont le premier baiser nous étourdit, est semblable à une toute première gorgée d’alcool, d’Apollinaire ou non. Tel un bon vin, les subtilités de cette langue que nous goûtons pour la première fois sont encore floues, et il est parfois difficile d’en distinguer les saveurs et les nuances. Ce n’est qu’à force d’en consommer que l’ivresse initiale s’estompe et laisse place à la clarté. À force de lire, de s’exprimer, d’écouter, de s’éduquer et de rêver, les vagues de l’incertitude diminuent en intensité et le rivage semble s’approcher enfin…

Une fois le naufrage évité et arrivé à bon port après ce tumultueux périple, il est temps de s’enraciner totalement dans ce territoire encore vierge pour nous, prêt à être défriché et déchiffré. Ces racines, une fois bien ancrées, s’abreuveront désormais dans une source fraîche. Dans mon cas, cette source francophone et francophile m’a non seulement ouvert le cœur et l’esprit, elle a fait de moi l’homme qui peut aujourd’hui composer ce texte. Sans surprise à la lecture des lignes qui précèdent, j’aime profondément cette langue. Si je n’ai effectivement pas pu choisir mon prénom, j’ai malgré tout choisi la langue que je considère maternelle, le français.

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Lisez les textes des participants qui ont terminé en deuxième et troisième position dans le cadre de ce concours sur notre site web: lenouvelliste.ca