L’auteur de cette lettre s’adresse ainsi au premier ministre du Québec François Legault: «Au moment ou j’écris cette lettre, nous comptons plus de 2000 décès au Québec. C’est comme si tout mon village disparaissait.»
L’auteur de cette lettre s’adresse ainsi au premier ministre du Québec François Legault: «Au moment ou j’écris cette lettre, nous comptons plus de 2000 décès au Québec. C’est comme si tout mon village disparaissait.»

Ce n’est pas le nombre qui compte, c’est leurs noms!

OPINIONS / Lettre adressée au premier ministre François Legault.

Monsieur le premier ministre,

Je veux d’abord vous remercier d’endurer nos impatiences et d’accepter nos interrogations dans cette crise virale qui touche le monde entier. Et qui va certainement changer notre Québec. Malgré toutes nos inquiétudes actuelles, nos déceptions et nos critiques qui adoucissent peut-être nos craintes, vous gardez le cap. Et chaque jour, vous trouvez les mots pour nous redonner la dose de confiance qu’il faut pour espérer qu’un vrai nouveau jour se lève.

Je ne sais pas si c’est la pluie des jours derniers ou celle de la pandémie qui m’a inspirée cette lettre, mais je me suis levé en vous écrivant ces mots. Votre point de presse de jeudi dernier m’a un peu chaviré. Je ne veux pas m’habituer à la mort en série. Les chiffres que vous nous dévoilez chaque jour sont toujours saisissants de réalité. À ce treize heures-là, nous apprenions que sur les 98 décès des dernières 24 heures, 96 provenaient des 280 CHSLD infectés par la COVID-19. Le nombre de décès s’élevait à 163 vendredi.

Des chiffres. Beaucoup de chiffres!

Au moment ou j’écris cette lettre, nous comptons plus de 2000 décès au Québec. C’est comme si tout mon village disparaissait. De ce nombre, environ neuf personnes sur dix proviennent des CHSLD. Et ce n’est pas fini, vous nous avez avertis.

Oui. Nous savions que la situation dans ces établissements était cauchemardesque. Mais savoir que plus de 4400 aînés vulnérables pour la plupart, sont présentement infectés, nous rend tristement impuissants. Le virus de la mort s’est installé hypocritement. Il faut s’attendre à ce que plusieurs d’entre eux meurent. Et souvent seuls, dans l’inconcevable silence d’une solitude. Quitter sans avoir dans sa main, la chaleur de celui ou de celle qui nous aime le plus au monde...

Monsieur le premier ministre, je ne sais pas si c’est la pluie des derniers jours ou celle de la pandémie qui m’a inspirée cette lettre, mais je me disais que tous ces «beaux vieux et belles vieilles» qui meurent méritent bien plus que d’être dans l’addition d’un chiffre qui compose le nombre de décès à chaque jour.

Voilà ma pensée.

Pourquoi ne pas écrire chaque jour, avec le consentement des familles, les noms de tous ceux et celles qui meurent de la COVID-19 sur le site du gouvernement du Québec relié à la crise actuelle? Nous serions les premiers au monde à l’écrire et à considérer qu’un nombre de décès n’est pas seulement qu’un chiffre, mais qu’il y a derrière ce chiffre, des noms d’hommes et de femmes qui ont bâti le Québec. Et qui en sont morts aussi, disons-le, un peu par notre faute. Parce que notre système dans les CHSLD n’était pas conçu pour faire face à un virus invisible qui s’attaquait principalement aux aînés très malades. Aux plus fragiles d’entre nous. À nos aïeux. Sur la «terre de nos aïeux».

Après la pluie qui fera fondre les dernières taches de neige de mon village, le soleil du printemps finira bien par nous réchauffer. Un peu...

Et je sais bien, aussi, que la vie continue et malgré que nous trouvions ça tous un peu difficile en ce moment, il faut bien garder l’espoir et un brin de bonheur pour faire rejaillir la vie autour de nous.

Et tout ça en disant aux familles qui traversent un deuil, que nous sommes de tout cœur avec eux. Et que leur parent n’est pas juste un nombre, mais qu’il est un nom vivant. Un nom comme un bourgeon qui éclate au printemps! Et qu’en leurs noms, nous promettons un jour, de faire éclater les choses pour que la vieillesse, même la plus fragile, retrouve ses lettres de noblesse. Et que notre humanité soit à la hauteur de la tendresse que nous leurs portons en gravant leurs noms pendant que nous vivons tous ensemble le dur printemps de nos «beaux vieux».

Merci, monsieur le premier ministre.

Daniel O. Brouillette

Propriétaire avec Claire Bédard d’une petite maison pour aînés

Saint-Narcisse