L’auteure de cette lettre, professeure à l’UQTR, veut démontrer que malgré tout le travail que lui demande sa tâche, c’est surtout la passion et l’amour des étudiants (es) qui l’animent

Avec et pour les étudiants et non pour la «parade»

Bonjour Monsieur le recteur,

(Ce billet s’adresse aussi aux membres du CA et de la haute direction)

En assistant à la rencontre du vendredi 18 mai dernier, j’ai été surprise, dans un premier temps, de voir que vous étiez seul, et aussi d’entendre que vous ne lisiez pas les articles et les lettres d’opinion produits depuis le début du lock-out. Par conséquent, on peut comprendre que vous n’aviez aucune idée des effets et des conséquences négatives du lock-out sur notre université, à travers les informations qui ont circulé dans les médias depuis le 2 mai. Je vous écris afin de m’assurer que le message se rendra jusqu’à vous et aux membres de la direction qui vous entourent, parce que vous n’êtes pas seul dans cette tour dirigeante, les membres du CA et ceux de la haute direction étaient tous solidaires de cette décision prise le 1er mai 2018. J’espère vivement que vous prendrez le temps de lire ce texte.

Il y a 14 ans, lors de mon entrevue d’embauche, la dernière question du comité de présélection portait sur mon implication à la vie universitaire. Ma réponse, toujours vibrante aujourd’hui, faisait état de mon engagement envers la communauté et surtout de mon sentiment d’appartenance et de mon affection en général envers mes collègues de travail et mon employeur.

Le 1er mai 2018, j’étais sur un élan formidable, je me posais même la question comme plusieurs de mes collègues «Comment arriver à passer à travers les mois de mai et juin, sans trop priver la famille, sans trop m’ennuyer des petits rayons de soleil qui m’entourent?». Le mois de mai était chargé, et heureusement, je ne donnais pas de cours. L’agenda était rempli du dimanche au samedi: organisation d’un colloque à l’ACFAS, accompagnement d’une école autochtone en région éloignée, soutenance d’une thèse, évaluations de mémoires et de thèses, formation continue auprès des acteurs scolaires des Premières Nations, supervision d’une collecte de données en milieu scolaire, fin de la rédaction d’un guide pédagogique avec un collaborateur scolaire, rédaction d’un article professionnel et d’un article scientifique, organisation d’une rencontre avec les superviseurs de stage - et oui, en plus j’avais accepté de prendre la responsabilité pédagogique des stages de mon programme d’appartenance, préparation des plans de cours pour l’automne… et j’en passe. Je ne peux dire combien d’heures je devais travailler puisque je n’ai jamais compté, je ne suis vraiment pas douée pour cet aspect. Aux dires de mes proches, ce sont beaucoup d’heures dans une semaine.

Puis, un arrêt brutal a foutu en l’air toute cette planification judicieuse et créative. Depuis cette date, je tente de comprendre... j’ai écouté ce que vous disiez sur toutes les plateformes médiatiques et je n’ai pas encore saisi les éléments pour m’aider à trouver l’intention derrière votre décision. Ce ne peut pas être que l’argent, c’est impossible. J’ai beaucoup réfléchi et récemment en discutant avec mes partenaires pour tenter de trouver des solutions afin de reprendre des rencontres dans un délai impossible, j’ai compris ce qui m’était arrivé.

Pour y mettre des mots, j’ai choisi de prendre l’analogie du vélo... mai et juin représentent une sérieuse montée pour les professeurs en général. Il faut donc prendre un bon élan pour arriver à la ligne d’arrivée de la «fin juin». On pédale, on va vite, il faut mettre toute notre énergie, on sait qu’on y arrivera en comptant sur la passion, la forme intellectuelle, le soutien des collègues et des proches, les compétences dans notre champ professionnel, la relation de confiance avec les partenaires... tout est en place et on a un bon vélo. Puis, l’accident non prévisible arrive, on n’avait pas prévu le bloc de béton au bas de la côte. TOUT bascule. Je vous laisse imaginer les dégâts (petite pause pour imaginer, réfléchir). Puis deux semaines plus tard, on enlève le bloc de béton et on nous dit «vous pouvez repartir». Ouf, ce n’est pas si facile! Non seulement il y a des blessures graves, mais il faut ramasser le vélo abîmé, tenter de se remettre en selle, monter cette côte qui est maintenant pleine de trous.

Monsieur le recteur, membres de l’administration et membres de la haute direction (vice-recteurs, vice-rectrice et doyens), je ne sais quels seront vos arguments, vos mots, vos actions, pour réparer ce dégât, pour rétablir un climat de travail, pour redonner confiance afin d’arriver à vos cibles. Les échanges avec les collègues ne semblent pas montrer un horizon des plus compréhensif et facilitant. Le lien est rompu... N’est-ce pas pourtant le premier principe de la «négociation raisonnée» avancé dans les arguments du recteur?

Aujourd’hui, je peux sincèrement vous dire que, de mon côté, ce sont les étudiant-e-s, le personnel professionnel, les chargé-e-s de cours et les partenaires sociaux et communautaires qui m’aideront à reprendre un élan pour poursuivre. Leurs témoignages, leurs compréhensions, et leurs mots de réconfort m’ont fait comprendre que c’est NOUS TOUS - étudiant-e-s, le personnel professionnel, les chargé-e-s de cours - l’Université du Québec à Trois-Rivières. Je devrai faire beaucoup d’efforts pour revenir en forme sur mon vélo. Par ailleurs, je reviens avec une meilleure compréhension de notre force collective, même si ma confiance ressemble à mon vélo brisé, par chance, j’aime mon travail, j’aime les causes que j’embrasse depuis plus de 40 ans, j’aime mon rôle de professeure-formatrice-chercheuse. Avant d’être «votre» professeure à l’UQTR, je suis surtout professeure de tout cœur. Je serai présente à la collation des grades, avec et pour les étudiants, et non pour la «parade».

Toujours forte et engagée malgré ce foutu lock-out,

Sylvie Ouellet

Professeure-chercheuse