Selon l’auteur de ce texte, la ministre Chrystia Freeland a bel et bien commis un impair diplomatique en employant un langage offensant pour les dirigeants de l’Arabie Saoudite.

Autopsie du conflit Riyad–Ottawa

La ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland a-t-elle commis un impair? Rappelons ses paroles: «Très alarmée d’apprendre l’emprisonnement de Samar Badawi, la sœur de Raïf. […] Le Canada appuie la famille Badawi et nous appelons à la libération immédiate de Raïf et de Samar Badawi.»

Elle a employé des termes peu diplomatiques, offensants comme si un élève voulait faire la leçon à son mentor. Or, on ne connaît rien des motifs de l’arrestation de la sœur de Raïf. On sait toutefois que Raïf Badawi a été arrêté parce qu’il a écrit que la femme devrait s’affranchir de la tutelle de l’homme. Il a dit aussi que pour la religion musulmane les croyants des autres religions sont des apostats et que l’Islam est une culture de mort et d’ignorance. Ses propos publiés sur internet ont heurté de front certaines convictions profondes de l’Islam, enracinées dans l’âme arabe, et cela dans un des pays arabes des plus rigoristes et conservateurs et qui prend au sérieux son rôle de berceau du mahométisme. On n’y badine pas avec la religion! Ni avec le statut de la femme, car, selon le Coran, la femme dans la famille doit être soumise à l’homme.

L’homme occidental non-musulman ne peut comprendre la gravité de ces propos aux yeux des musulmans, surtout les très rigoristes comme le sont la plupart des Saoudiens.

Il est vrai que l’Arabie saoudite ne respecte pas la Charte des droits de l’homme. Mais faut-il rappeler que beaucoup de pays ont des squelettes dans le placard. La première puissance mondiale, les États-Unis, qui se targuent d’être un modèle de démocratie, faisant fi des droits internationaux, a attaqué sous des raisons fallacieuses l’Irak de Saddam Hussein. Les Américains ont bafoué les droits de l’homme, entre autres, à la prison d’Abou Ghraib et à Guantánamo. On pourrait citer des dizaines de cas d’entorses à la Charte des droits de l’Homme! Même le Canada reconnaît maintenant avoir mal agi envers les enfants autochtones. Plusieurs pays vont d’ailleurs respecter la Charte ou la bafouer selon leurs intérêts propres du moment!

Charte ou non, il faut savoir analyser la situation et faire preuve de jugement avant d’agir de façon inconsidérée. C’est faute de n’avoir pas bien analysé la situation géopolitique, les us et coutumes, les ethnies qui composent l’Irak que, depuis les années 90, les États-Unis nous ont légué le chaos actuel au Moyen-Orient. On peut dire la même chose aujourd’hui du gouvernement canadien à propos de son intervention intempestive qui a créé le conflit avec Riyad.

Le Canada doit tenir compte des us et coutumes du seul pays au monde qui a une police religieuse qui veille scrupuleusement à l’application des lois islamiques sur son territoire. Étudier la situation sociale de Riyad avant d’agir est une question de bons sens! Iriez-vous vous promener dans les rues du Caire ou de La Mecque en short soi-disant pour dénoncer l’intransigeance de l’Arabie saoudite ou de l’Égypte envers les femmes? Même Michèle Ouimet, journaliste de La Presse, avouait devoir porter le voile et des robes longues dans les pays islamistes qu’elle visitait. Ici un professeur peut-il rentrer en classe en maillot de bain? Il y a des limites à ne pas franchir selon les us et coutumes du pays où l’on demeure ou que l’on visite.

Comment résoudre un tel conflit inscrit dans un climat d’amplification et d’exagération de part et d’autre? Il n’y aura pas de solution parfaite. Car l’homme du Moyen-Orient n’accepte pas de perdre la face. Aurait-il reconnu ses erreurs, comme le lui demandait ses juges, Raïf Badawi serait maintenant un homme libre. Quant à l’emprisonnement de sa sœur Samar, le Canada aurait-il dû demander d’abord des «éclaircissements» au lieu d’exiger la «libération immédiate»? La ministre aurait-elle maintenant le courage de reconnaître avoir outrepassé certaines limites? Les règles de la diplomatie se nourrissent de la politesse!

Roger Greiss

Shawinigan