L’historien Lévis Martin propose dans ce texte une réflexion sur l’identité et le rôle du Musée des cultures du monde, nouvelle identité du Musée des religions du monde de Nicolet.

Autant de religions au temps des religions?

Le titre pourra provoquer l’attention, et peut-être consacrera-t-on un peu de temps à l’article qui va suivre: façon de présumer des réactions à la suite du récent changement de nom du Musée des religions du monde en celui de Musée des cultures du monde… à Nicolet.

Que penser au fait que, selon ce que prétend la présidente du conseil d’administration du nouveau Musée, «dans le contexte social mondial où le mot religion est devenu synonyme de peur ou encore de malaise, ce mot est rapidement devenu un handicap…»?

Mais, d’abord, avant d’être plus clair, ne pas se méprendre sur mes intentions. Mon intervention n’est pas pour défendre et sauver les religions… Mais le Musée. Lequel? À la suite du nouveau nom que s’est donné l’institution, on aurait pu s’attendre à quelques réactions, comme semblait d’ailleurs les prévoir le conseil d’administration: «Si, comme c’est déjà arrivé, ça entraîne certaines controverses, on ne reculera pas». Et de conclure: «L’important, c’est de susciter une saine réflexion chez le visiteur».

Rien dans les médias depuis que deux articles dans Le Nouvelliste (12 et 20 juin dernier) nous ont fait connaître les raisons invoquées pour le changement de nom(s) de ce qui fut initialement le Musée des religions: Musée des religions du monde, Musée des cultures du monde.

La dernière version devrait pourtant effectivement davantage prêter à controverses. Musée des cultures du monde. Allons donc! Cultures, et… du monde. Il manque un terme: Nicolet. Véritable malaise, véritable handicap, le problème est géographique. Là où le bât blesse, tout simplement: du beau défi que présentait à l’origine la création d’un musée dans une humble localité loin des grands centres. Mais comment prétendre mieux faire en inventant une ultime (?) appellation révélant un concept aussi vaste: farfelu, irréaliste, prétentieux, utopique!? Qui trop embrasse, mal étreint…

Pour la nouvelle direction qui a hérité du legs de ce «nom qui avait été proposé officiellement un peu avant le départ de l’ancien directeur général» c’était un cadeau «spécieux» (il ne faut plus dire cadeau de Grec), les mailles entrecroisées d’un trop large filet lancé dans une mer de cultures aussi vagues, et dans lequel, prisonnier, le conseil d’administration s’est emberlificoté. Il faut lâcher prise, s’en extirper. Lucidement, impérativement, revenir à ce qui était nominalement la raison d’être de ce musée, de ce pourquoi il a été créé. «La religion fait partie d’une culture, et notre collection, unique en Amérique du Nord», précisait elle-même la présidente du conseil d’administration. En toute logique, on se doit de revenir à la formulation Musée des religions du monde.

Plutôt qu’étendre ses ambitions sur le monde trop vaste des cultures et civilisations pour lesquelles des musées existent déjà – et risquer de s’y perdre –, se retrouver, repenser la mission de ce musée en un concept renouvelé et élargi. Et cela, pour être conséquent avec la «dimension religieuse, fondement de l’institution» que reconnaît d’ailleurs le nouveau directeur, lui qui, dans le changement, se proposait de «travailler sur une nouvelle planification», de «continuer à faire des expositions qui vont porter à la réflexion, certaines concernant la religion». Dans cette optique, au conseil d’administration d’élargir aussi sa composition: recruter philosophes, historiens, sociologues et autres, personnalités émérites que préoccupe l’existence du fait religieux dans le monde: l’omniprésence, les pourquoi, les comment; les apports positifs, négatifs…

La fondation des grandes religions a marqué l’âge de l’homo sapiens depuis la naissance de spiritualités naturelles du Neandertal jusqu’aux foisonnants succédanés contemporains sectaires, telles les allégeances élitistes pseudo-scientifiques pour richissimes vedettes consacrées, ou les déviances populistes de religiosités surannées entretenues par le paupérisme vulnérable. Le Musée des religions du monde de Nicolet devrait en être le haut lieu réfléchi d’exposition et d’exploration spécifiques. L’institution se devant de fournir d’autres attraits que visuels: constituer une bibliothèque, des archives qui répondent aux besoins de recherches en profondeur; présenter des conférences, organiser des congrès.

Les nouvelles orientations sauront certes attirer des publics aussi savants que populaires, ainsi que subventions et partenariats nécessaires. Et être plus à même de séduire la fierté de mécènes, convaincre quelque grand philanthrope de laisser à ce musée un mémorial: la mort transcende toute richesse, la mort transcende toute religion…

Quant au contexte dans lequel a été conçu un peu tardivement le musée nicolétain (1986), c’est, pour les catholiques, l’influence première de l’aggiornamento de Vatican II suivie, pour ceux du Québec, par une Révolution dite tranquille, qu’on a chanté «le début d’un temps nouveau» à l’Expo 67. Puis, symptomatique, évènementiel, il y eut L’Osstidcho dans une ancienne synagogue, au Quat’Sous... un collectif non orthodoxe, «messe rock et psychédélique» avec un titre qu’individuellement quelques fines bouches se retiennent de prononcer, mais que chez d’autres, déjà, de sacrés jurons font l’inventaire sonore de produits de sacristies… Cinquante ans plus tard, aujourd’hui, toujours avec un humour qui nous est propre, on rassemble allègrement un fidèle public au spectacle d’un Joyeux Calvaire dans un amphithéâtre au grand air. Ou, en privé, on le convie à regarder paisiblement chez soi une émission de télé, Y’a du monde à messe, dans le décor reconverti d’une église où des élus, attablés, feront confession de vocations particulières et dont un chœur gospelisant louera leurs noms. Tout cela, pendant que, naïvement, bien des jeunes ignorent le sens originel identitaire de vocables et parodies de paradis pour lesquels leurs aînés ont un curieux béguin. Mais viendra un temps où, d’évolutions rapides, de prochaines générations d’ici et d’ailleurs voudront savoir où apprendre et comparer comment pouvait se vivre la religion à des époques qui ont précédé la leur.

Lévis Martin

Trois-Rivières