Dentiste depuis 28 ans et pratiquant à Trois-Rivières, Martin Lemay propose une réflexion sur le retrait des dentistes du régime public des soins dentaires. Il se dit prêt à servir la société et à participer au régime public, pourvu qu’il y ait une reconnaissance des frais d’exploitation et pourvu que ce travail ne se fasse pas à perte.

Alice, 101 ans et toutes ses dents

L’auteur, Dr Martin Lemay, est dentiste à Trois-Rivières.

Je suis dentiste depuis maintenant 28 ans, j’ai une pratique généraliste à Trois-Rivières. Dans mon bureau, j’ai le plaisir d’interagir tous les jours avec des gens de tous les âges et de toutes les classes de la société. Nous cherchons à aider nos patients à améliorer et maintenir leur santé dentaire pour bénéficier des avantages de la santé dentaire durant toute leur vie.

Récemment, une patiente de longue date – appelons-la Alice pour préserver le secret professionnel – nous a visités pour son examen préventif et son nettoyage dentaire. Mme Alice a 101 ans et une excellente santé dentaire. De sa voix frêle et avec des gestes lents, elle nous explique qu’elle est inquiète de ne pas pouvoir maintenir une bonne hygiène dentaire à cause de la difficulté à tenir une petite brosse à dents.

Nous l’avons donc conseillée et nous avons trouvé avec elle des solutions. Elle me taquine sur mes cheveux grisonnants et s’informe sur les membres du personnel, elle a toute sa tête, madame Alice. Elle peut sourire et manger ce qu’elle veut avec ses dents naturelles et un petit partiel.

Madame Alice n’a rien fait de bien spécial pour conserver ses dents. Elle a visité le dentiste régulièrement pour des petites réparations, à l’occasion elle a eu besoin de soins plus majeurs mais encore là, ses bons soins à la maison, ses bonnes habitudes de prévention et ses visites régulières chez le dentiste l’ont gardée à l’abri des incidents majeurs. Elle peut donc, à la fin de sa vie, manger autre chose que de la soupe et des patates pilées.

Ce fait, les études le prouvent, n’est pas étranger à sa longévité. La bonne santé dentaire à la fin de sa vie est associée à une meilleure santé générale et à une plus grande jouissance de la vie. Le temps des repas est une période de bonheur et de rencontres pour les gens âgés, souvent un des plaisirs de la vie qui demeure le plus longtemps, surtout si on a des dents!

Nous vivons présentement des temps tourmentés puisque les négociations avec le gouvernement concernant l’entente entre les dentistes et le régime de santé dentaire publique sont très difficiles. Je n’entends pas de préoccupation de la part du gouvernement pour aider les Québécois à maintenir une bonne santé dentaire. Comme si les dents, dans le fond, c’était pas important... Comme si la prévention c’était secondaire.

Dispenser des soins dentaires de qualité selon les normes actuelles coûte cher. Les soins dentaires sont très spécialisés, demandent des équipements sophistiqués et des employés qualifiés, donc les soins dentaires sont chers, comme le sont les autres soins du domaine de la santé.

Il y a présentement beaucoup de Mme Alice qui auront 100 ans dans 25 ans... qui auront des dents à entretenir. Il faut créer les ressources pour en prendre soin. Il y a beaucoup de Québécois qui négligent leur santé dentaire faute de moyens, d’information ou de priorité. Cette négligence coûte cher présentement et, avec le vieillissement de la population, les coûts vont exploser. La santé dentaire des Québécois ne passe plus par des moyens désuets comme la fluoration de l’eau potable mais par une profonde réflexion sur la situation actuelle et future et par un réinvestissement dans la prévention.

Une revue du traitement fiscal des soins de santé serait aussi un incitatif intéressant. Une assurance dentaire de base pour tous? Je ne suis pas actuaire ni fiscaliste, mais le gouvernement n’obtiendra rien des dentistes en maintenant la ligne dure: le régime public a plus besoin des dentistes que les dentistes du régime public. Je suis bien prêt à servir la société et participer au régime public, mais pas s’il n’y a pas de reconnaissance de nos frais d’opération et que le régime nous demande de travailler à perte.

Participer au régime public, oui. Le financer pour le supporter, non!