Aide médicale à mourir: permis de tuer

OPINION / La discussion autour de l’aide médicale à mourir (AMM) s’intensifie. On cherche à se conformer à un jugement qui invalide la condition de mort imminente comme critère d’accès à l’AMM. Il fallait s’y attendre. Mais qu’en est-il de ceux et celles qui doivent donner la mort aux autres? Qu’est-ce que cela signifie pour une société d’ouvrir une telle possibilité?

On comprendra dans ce qui va suivre que, tout en étant très sensible aux souffrances des personnes qui souhaitent en finir avec la vie, je suis tout de même assez réticent à l’assouplissement de la Loi. Soyons honnête, il y a quelque chose en moi qui résiste depuis les premiers débats entourant l’adoption de cette Loi sur l’AMM, le 17 juin 2016.

Cette résistance concerne le fait qu’on demande aux médecins, dont la tâche essentielle est de guérir, de s’adonner à cette activité contre nature qui consiste à donner la mort aux personnes qui, pour diverses raisons toutes aussi légitimes les unes que les autres, désirent mettre fin à leurs souffrances. J’utilise le pluriel puisqu’on considère les souffrances psychologiques aussi bien que physiques. Et on pourra mettre toutes les barrières et les critères qu’on peut imaginer, la route est ouverte et personne ne semble savoir où elle conduit. On comprend d’ailleurs qu’à peu près tous les acteurs sociopolitiques discutent à partir de l’acquis qu’une telle loi doit exister. Cet accord général se manifeste concrètement dans le fait qu’il a suffi d’un jugement de la Cour supérieure, qui fait de l’AMM un droit, qu’on a décidé de ne pas contester, pour aussitôt enclencher une réforme de la Loi!

Encore une fois, il faut faire tout ce que l’on peut, prendre tous les moyens à notre disposition pour soulager les souffrances des personnes pour lesquelles on ne peut plus rien faire d’autre, et ces moyens existent. Mais dépasser cette ligne rouge, cet interdit depuis que les humains vivent en société, tuer son semblable, il y a un pas que l’on a franchi beaucoup trop aisément. Et si j’étais médecin, je serais extrêmement troublé de devoir me livrer à une telle activité, je serais certainement dans le camp des objecteurs de conscience.

La question se pose donc: à quoi ouvre-t-on la porte? Quelle sera la prochaine étape visant à élargir encore davantage les critères d’admissibilité à l’AMM? On parle des enfants, puis il y a toutes ces personnes qui souffrent d’Alzheimer ou de sénilité. On permettra éventuellement aux gens, au nom de la liberté de disposer de leur vie comme ils l’entendent, d’exprimer leur volonté de mettre fin à leur jour, par écrit, advenant ce type de situation. En Belgique, les proches peuvent prendre la décision si la personne concernée n’est pas en mesure de le faire!

Actuellement, le gouvernement fédéral se livre à un vaste sondage sur l’AMM qu’on peut remplir en ligne. Cela n’a pas beaucoup de valeur à mes yeux. On pose ces questions à des vivants qui ne sont pas encore en situation. Dire aujourd’hui comment on veut mourir relève du plus pur fantasme. Personne ne peut savoir comment il réagira le moment venu.

Je suis conscient que nous ne reculerons pas sur ce que la plupart des gens considèrent comme une évolution. Je souhaiterais pourtant que nous procédions dans l’ordre en rendant d’abord disponible, partout au Québec, des soins palliatifs de qualité. Il serait souhaitable également de réfléchir plus sérieusement au suicide assisté, une solution qui m’apparaît de beaucoup préférable à l’AMM, éthiquement acceptable, et que nous pourrions ouvrir à des gens qui le souhaitent et ce, sans être en fin de vie. Il resterait alors les situations où les personnes ne peuvent pas le faire elles-mêmes. Alors oui, dans ces cas spécifiques et rares, on pourrait éventuellement recourir à l’AMM.

Bertrand Rainville

Bénévole en soins palliatifs

Trois-Rivières