Une récente étude de l’Université Dalhousie démontre que parmi les facteurs qui influencent le plus les choix de consommation d’aliments, la provenance ne serait déterminante que pour 5 % des consommateurs québécois.

Achat local: ce que les gens veulent entendre

OPINION / L’auteur, Sylvain Charlebois, est professeur en distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie et directeur scientifique à l’Institut des Sciences analytiques en agroalimentaire.

D’abord, tout produit alimentaire est local pour quelqu’un quelque part. Mais laissons de côté pour l’instant l’ambiguïté qui accompagne l’interprétation de l’achat local. La volonté d’acheter un produit local se perçoit comme un choix noble, censé, encouragé par pratiquement tout le monde. Bien sûr, qui pourrait se dresser contre la vertu? En effet, un groupe de militants alimentaires associe depuis toujours l’agriculture durable avec l’achat de produits locaux. On nous martèle le principe que le seul moyen de résoudre une foule de problèmes qui émanent de la globalisation réside dans la limitation de l’envergure de nos systèmes d’approvisionnement. Peut-être, mais malgré la popularité d’acheter des produits locaux à tout prix, il y a d’autres éléments qui font en sorte que l’achat local demeure un facteur décisionnel tout à fait secondaire pour plusieurs.

Selon une récente étude de l’Université Dalhousie portant sur les facteurs décisionnels en alimentation, le consommateur ne subit pas seulement l’influence de la provenance des aliments, mais de plusieurs autres facteurs également. D’abord, 31 % des consommateurs ayant un revenu de 35 000 $ ou moins considèrent le prix comme le facteur décisionnel principal, comparativement à 4 % pour la provenance du produit. Même pour les consommateurs dont les revenus s’élèvent au-delà de 150 000 $, la qualité et la fraîcheur passent bien avant la provenance des aliments. Au Québec, 22 % des gens privilégient le prix avant tout. Suivent la fraîcheur et la qualité des aliments. La provenance des aliments devient le facteur le plus important pour 5 % de la population québécoise. Pour l’âge, le groupe qui s’intéresse davantage à l’achat local est formé par la génération du baby-boom. À peine 7 % de ce groupe considère la provenance des aliments comme le facteur le plus important. La Génération Z et les Milléniaux représentent 3 % et 2 % respectivement.

Pour l’environnement et la santé, on assiste aux mêmes résultats. À peine 5 % des consommateurs canadiens considèrent les bienfaits pour l’environnement et la santé comme facteurs importants dans le processus d’achat d’aliments. La qualité et surtout le prix influent énormément sur nos décisions au supermarché.

Autrement dit, les variables démographiques pèsent peu dans la balance lorsque vient le moment d’acheter des produits locaux, peu importe ce que cela veut dire. En effet, les résultats de plusieurs études révèlent que le revenu et les caractéristiques démographiques ne constituent pas des facteurs dominants, pas plus que les attitudes et les comportements liés à l’environnement et à la santé ne déterminent de manière significative le fait que les consommateurs achètent localement. En principe, ce sont plutôt les attitudes et les comportements liés à la nourriture et aux achats qui augmentent considérablement la probabilité pour un consommateur d’acheter de la nourriture locale. Les consommateurs vont généralement s’intéresser à la qualité et à la fraîcheur souvent associées aux produits locaux, au lieu de miser que sur la provenance des aliments.

Si un produit local est de bonne qualité, à un prix abordable, le consommateur optera pour ce produit, tout simplement. Un nombre très limité de consommateurs opteront pour un produit uniquement parce qu’il porte la mention «produit localement».

Un autre fait intéressant ressort de cette étude puisqu’il semble que l’on vénère le concept de l’achat local principalement dans les villes, tandis qu’en région le prix constitue de loin le facteur primordial. Ce phénomène s’explique par le fait que les citadins, ayant souvent un salaire plus élevé, veulent créer un lien de rapprochement avec la campagne et encourager nos producteurs sans les connaître. Combler le fossé entre le producteur et le consommateur par le contact direct avec l’agriculteur devient possible, mais rarement en ville. Un phénomène fascinant, mais l’achat local semble être un facteur qui guide les citadins souvent plus fortunés. En campagne, la plupart connaissent personnellement un producteur, alors le lien existe déjà. La volonté de les rejoindre par nos systèmes alimentaires s’en trouve amoindri.

Malgré le flou qui tourne autour du concept de l’achat local, il n’en demeure pas moins que l’achat de produits locaux tous les jours n’est pas pour tout le monde. Personne ne conteste le droit des citadins riches de profiter des marchés publics et des smoothies biologiques au chou frisé, mais pour le commun des mortels, l’alimentation demeure un besoin essentiel.

Pour répondre à ce besoin, nous devons compter sur la production à grande échelle et sur l’efficacité des entreprises d’ici et d’ailleurs. Encourager l’achat local est tout à fait naturel, bien évidemment, mais c’est un message que tout le monde veut entendre.

Notre réalité est tout autre. Rares sont ceux prêts à comprendre pourquoi les consommateurs achètent des produits qui viennent d’ailleurs, mais il est peut-être temps d’être honnête avec nous-mêmes.