À propos du scepticisme

En réaction à la lettre de Réjean Martin intitulée «Un livre remarquable signé Louis Marchildon», publiée dans notre édition du 11 août dernier.

Dans Le Nouvelliste du 11 août dernier, monsieur Réjean Martin concluait son article sur un ouvrage du professeur Louis Marchildon (que je salue en passant) par une sorte d’éloge du scepticisme tout en espérant que l’on pourra en comprendre le sens et la portée.

Rassurez-vous, monsieur Martin, les sceptiques de ce monde existent depuis belle lurette, mais nous devons reconnaître aussi que les esprits scientifiques n’appartiennent pas tous à cette école de pensée où l’on finit par ne plus croire en rien, quand on s’est fait un jeu d’abord, puis un plaisir de ne croire qu’en soi par la suite. Le sceptique ne cherche-t-il pas à faire de la science le véhicule privilégié de cet individualisme chronique où l’homme s’impose comme la mesure de toutes choses?

Le professeur Jacques Monod a reconnu que les hommes (ou les femmes) de science n’adoptent pas tous la même «manière de vivre et de construire la connaissance». Les théories, ces columbariums de concepts, dit-on par ailleurs, sont multiples, partielles et contradictoires. Pour s’en rendre compte, il suffit de consulter l’histoire. N’est-ce pas le célèbre Stephen Hawking qui, au soir de sa vie, déclarait que «le pire ennemi de la connaissance n’est pas l’ignorance, mais l’illusion de la connaissance»? Ce n’est pas sans raison que Werner Heisenberg rappelle dans son livre La partie et le tout – Le Monde de la physique atomique, que «la science est faite par les hommes» et que «ce fait, évident en soi, est facilement oublié». Les hommes n’ont-ils pas toujours espéré être des maîtres de vie et de mort, c’est-à-dire des dieux? L’inoubliable Hegel affirme dans ses Leçons sur la philosophie de la religion que «la nature divine et la nature humaine en soi ne sont pas différentes». Aussi le monde n’a-t-il jamais manqué de charlatans: «cette science, de tout temps, fut en professeurs très fertile», notait déjà La Fontaine.

Je tiens simplement à signaler ici qu’il existe de nombreux chercheurs qui expriment de plus en plus leur inquiétude devant le désordre mental lié à la rapidité et à la quantité d’informations et d’interprétations dites scientifiques. Certains observateurs parlent même d’un type anthropologique du «savant fou» pour qualifier ce dont il est question. N’est-ce pas le philosophe Michel Serres qui affirmait que «si, demain, le savant ne devient pas quelque chose comme un saint, la science est perdue»?

Enfin, n’oublions pas que le rationalisme le plus strict se suspend à une croyance, à une confiance, qu’il lui faut bien supposer puisqu’elle est la condition de toute connaissance, et qui est la foi en la raison, soit l’a priori existentiel de tout homme.

Qu’y a-t-il d’étonnant alors à ce que des sceptiques soient si souvent confondus? Et que les hommes continuent malgré tout de vivre comme des habitants à ce qui déborde leur mémoire et leur histoire, là où commence vraiment l’aventure humaine au sens noble du terme?

Dans le cas contraire, il ne nous reste qu’à proclamer avec l’académicien Claude Lévi-Strauss: «Rien n’a de sens que par l’homme, lequel n’a pas de sens»? Ce qui devrait avoir pour effet de nous faire envisager l’ensauvagement, la barbarie comme un progrès de la civilisation! Qui sait?

André Désilets

Trois-Rivières