L’avocat René Duval critique la diffusion de l’information selon laquelle le suspect numéro un dans l’affaire Cédrika Provencher, Jonathan Bettez, aurait refusé à trois reprises de se soumettre au test du polygraphe. Selon lui, cela vient jeter du discrédit sur l’administration de la justice.

À propos du refus de se soumettre au test du polygraphe...

Il est déplorable qu’après toutes ces années de douleur pour la famille de Cédrika Provencher, son agresseur coure toujours les rues. Un monstre sanguinaire qui mériterait la peine de mort par émasculation lente.

Personne ne conteste que la police ait tout fait et continue de multiplier les efforts pour arrêter et faire condamner l’auteur de ce crime abject. Cependant la manière dont on traite celui qu’on dit être le suspect numéro un, n’est rien de moins que révoltante.

L‘odieux c’est d’avoir rendu public, puis répété ad nauseam que le suspect numéro un aurait refusé à trois reprises de se soumettre au test du polygraphe. Dans une société libre et démocratique, voilà une atteinte sans précédent au droit à un procès juste et équitable devant un jury de ses pairs. La naïveté des tribunaux qui à l’encontre des preuves scientifiques, croient que l’objectivité et l’impartialité sont affaires de bonne volonté n’est pas étrangère à ce genre de dérive.

Un suspect a le droit de ne pas se soumettre à des tests quels qu’ils soient. Il a aussi le droit que son refus demeure confidentiel. Médiatiser le refus d’un suspect de subir le test du détecteur de mensonges, un appareil considéré bidon par la communauté scientifique, c’est au mieux donner à l’accusé éventuel des arguments pour plaider qu’il ne peut pas avoir un procès juste et équitable en raison de la publication de fuites de renseignements dont la police s’est rendue responsable.

La télévision et le cinéma ont fait une réputation exagérée au test du polygraphe. Pourtant, la jurisprudence et le milieu scientifique ont dénoncé ce test comme peu fiable. C’est d’abord et avant tout en raison du peu de fiabilité du polygraphe que la Cour suprême du Canada a décidé que les résultats – qu’ils soient positifs ou négatifs – de ce test ne sont pas admissibles en preuve.

Le polygraphe est à peu près aussi fiable que le Tarot, voire moins sûr que la cartomancie. D’aucuns comparent son efficacité au jeu de pile ou face. Selon l’American Psychological Association, la majorité des psychologues s’accordent pour dire qu’il y a très peu de preuve que le polygraphe peut détecter le mensonge. Un article publié dans le prestigieux Journal of Forensic Psychology Practice confirme que le test du polygraphe est fondé sur des assomptions naïves et non plausibles.

En somme, le test du polygraphe n’a de valeur qu’aux yeux de ceux qui y croient, un peu comme d’autres croient aux horoscopes publiés dans les journaux. Si les corps policiers veulent utiliser des boules de cristal pour résoudre les affaires de meurtre, c’est leur affaire. Mais faire du tapage autour du fait qu’un suspect a refusé de se laisser prendre à ce qui a toutes les apparences d’un piège à cons, jette du discrédit sur l’administration de la justice.

René Duval, avocat

Nicolet