L’auteur de cette lettre s’adresse au nouveau premier ministre François Legault à qui il demande de bien défendre les intérêts du Québec.

À mon ami François: surprends-nous!

L’auteur, Jean-Pierre Jolivet, a été député du Parti québécois dans Laviolette de 1976 à 2001. Il adresse cette lettre au premier ministre François Legault.

Comme homme politique, j’ai toujours pensé que le travail de député consistait à répondre aux besoins de ses concitoyens et de ses concitoyennes peu importe leur allégeance politique. Ceux et celles qui me connaissent savent combien j’ai mis en pratique cette façon d’agir.

Une fois élu en 1976, je me suis fait un devoir de répondre à toutes les personnes, peu importe leur allégeance, qui me demandaient un service à un point tel que mon numéro de téléphone a toujours été et est toujours dans le bottin téléphonique.

Cette façon de faire mon travail ne m’a jamais empêché de garder mes principes ainsi que mon rêve de faire du Québec un pays.

Nous avons été, toi et moi, dans le même gouvernement. Tu m’as fait rêver en étant l’auteur du document «Les finances publiques d’un Québec souverain» qui tente de prouver que la souveraineté du Québec est économiquement rentable. Je t’ai alors cru et respecté; c’est pourquoi j’ai été déçu quand; «lors de ton arrivée au caucus estival du Parti québécois de 2008, tu as déclaré que les gens n’étaient pas prêts à se faire proposer des projets collectifs et qu’il serait préférable de ne pas proposer de faire l’indépendance lors de la prochaine campagne électorale, et que parler de santé ou d’économie serait plus approprié».

Ma surprise a été totale lorsque tu as indiqué que tu n’étais plus indépendantiste et que tu étais devenu définitivement un nationaliste québécois fédéraliste. Pour moi, cette assertion est incompatible puisque nationalisme et fédéralisme se contredisent. En effet, le fédéralisme présuppose un partage des pouvoirs entre les institutions fédérales et celles des États membres. Or, le Québec est considéré, par le pouvoir central, comme une province comme les autres. Même si le fédéral considère le Québec comme une société distincte et même les Québécois comme une nation, tu sais et nous le savons, que cela n’est que de la poudre aux yeux.

Il est temps que tu te ressaisisses et que tu profites de cet appui massif qu’une partie du peuple québécois t’a donné le 1er octobre dernier. Surprends-nous en posant des gestes que plusieurs attendent d’un gouvernement québécois.

Tu sembles vouloir bien commencer ton mandat en réglant le dossier de la laïcité et en changeant le mode de scrutin; c’est bien. Cependant, dans le premier cas, il faudra tenir compte des positions des deux partis d’opposition qui croient qu’il est temps de mettre un terme à ce débat. Dans le deuxième cas, afin de ne pas recommencer à zéro, il faudra tenir compte de tout ce qui a été dit et tenir compte des études qui ont été réalisées sur ce sujet. Enfin, il faudra adopter une loi pour la mise en place de ce changement lors des prochaines élections.

Cependant, ta première sortie à l’international ne me rassure pas du tout face à ta soumission au fédéral. En effet, à Erevan en Arménie, ta position concernant la présidence de l’Organisation internationale de la Francophonie ne m’a pas convaincu de ta capacité à te détacher de la position de Justin Trudeau.

Je partageais probablement ta position concernant la mauvaise gouvernance de Mme Michaëlle Jean. Or, Justin Trudeau, pour des raisons de la realpolitik sur le plan international, a décidé de ne pas voter pour elle. Quant à toi, pour des raisons de la realpolitik sur le plan interne canadien, tu as décidé de le suivre dans cette voie.

Lors de ton point de presse à Erevan, j’ai senti que tu semblais mal à l’aise. C’est du bout des lèvres, sur la pointe des pieds et le nez bouché que tu as donné ton assentiment à Justin Trudeau pour ce vote unanime. Piler sur ses principes, sur ses valeurs, c’est toujours difficile surtout quand cela concerne les droits humains et la langue.

Dire «j’ai parlé avec le président Paul Kagame à propos de ce non-respect des droits humains bafoués au Rwanda» ne suffit pas à me convaincre que ces droits humains seront respectés au Rwanda. Accorder sa voix à un pays dont la langue est désormais l’anglais pour des raisons pratiques n’augure rien de bon en ce qui concerne ton attachement aux principes démocratiques et aux valeurs de droits humains qui régissent la vie au Québec.

Ici, soyons bien clair. Comme le dit Sophie Langlois, il n’est pas question de défendre les dépenses injustifiées de Michaëlle Jean ainsi que sa gestion qui n’a pas toujours été irréprochable. Mais, en appuyant le consensus africain, je suis assuré que tu savais quelle sorte de régime sévit au Rwanda et malgré cela tu as voté pour Mme Mushikiwabo. N’aurait-il pas été plus sage pour le Québec de se distancier de la position du Canada et d’inscrire l’abstention du Québec plutôt que de souscrire à l’unanimité internationale?

De grâce, François, surprends-nous de façon positive. Au lieu de te coller à Justin Trudeau, ne le suis pas dans toutes ses prises de position. Tu comprendras très vite que Justin tient pour acquis les Québécois et les Québécoises et que ce sont les Ontariens et les Ontariennes qui sont dans sa mire pour les prochaines élections fédérales. Le nouvel Accord États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC) en est la preuve. Le Canada a laissé tomber les agriculteurs au Québec (le lait) au profit de la sauvegarde du secteur automobile en Ontario.

Puisque tu te dis nationaliste québécois, je t’invite à lire le livre de Daniel Johnson père: «Égalité ou indépendance», livre dans lequel il expose sa doctrine concernant la Constitution. Tu auras beaucoup à méditer pour que le Québec, selon ce que tu as toi-même écrit il y a quelque temps dans un document intitulé: «Les finances publiques d’un Québec souverain», décide à nouveau de sa destinée.

J’espère que ton incartade au niveau international n’augure pas, pour le futur, une position molle devant le fédéral. François, surprends-nous et évite d’être comme Jean Charest: «Canada first» ou comme Philippe Couillard qui s’est comporté comme un défenseur inconditionnel du fédéralisme canadien. Sois à la hauteur des attentes des Québécois et des Québécoises et défends les intérêts du Québec avant les intérêts de ton parti.

Avec mes amitiés.