Selon l'auteur de cette lettre, il nous faut réintégrer à notre culture scolaire les dimensions sociales, affectives, artistiques, que l'intellectualisme de l'école d'aujourd'hui lui a fait perdre.

Alchimie scolaire: comment changer le crayon de plomb en plume d'or!

Lorsque nous étions adolescents, dans les années 60, deux de mes frères et moi avons assisté à un bien étrange phénomène: là, devant nous, dans cette marmite toute rouillée, sous laquelle brûlaient d'un feu vif les bûches d'érable que nous y avions placées, flottaient de mystérieuses roches!
Les Pierre, Jean et Jacques que nous sommes étions estomaqués devant cet improbable spectacle.
Newton devait se retourner dans sa tombe de nous voir, les trois garnements... mais diable! Ne savez-vous donc pas, vous aussi, qu'une pierre peut flotter?
D'ici, je vous entends rire de moi! Soit! Riez! Riez encore!
Comme nous étions pêcheurs, autant que pécheurs; nous faisions fondre du plomb, «emprunté» à la station-service du coin, pour fabriquer de petits poids afin de maintenir nos appâts au fond de l'eau.
La notion de densité... vous connaissez?
Le plomb étant plus dense que les roches; celles-ci flottaient donc sur le liquide argenté en ébullition comme un bouchon de liège flotte sur l'eau. La magie alors n'était plus magique! Tout s'expliquait!
Il en est de même pour la réussite scolaire d'aujourd'hui: l'alchimie scolaire, mine de rien, transforme le crayon de plomb en plume d'or!
Sans prétendre apporter une réponse à «la question qui tue»: «Les élèves d'aujourd'hui qui obtiennent la note de passage et qui diplôment, détiennent-ils pour autant les connaissances et les compétences attendues pour exercer leur métier avec les aptitudes reconnues par nos ''boîtes à diplômes''?» 
Disons que l'alchimie scolaire est directement responsable de cette mystérieuse malédiction qu'est l'ignorance effacée.
Eh! Oui! Tout s'explique! 
L'alchimie scolaire puise dans les sources occultes des notes gonflées, de la normalisation et de la bonification; la magie scolaire transforme alors en boulet de plomb, tant pour l'étudiant que pour la société, cet or, ces arts pourrais-je aussi dire, que sont la connaissance, la culture et la compétence.
La «magie» n'est qu'un joueur de tours pour nos sens; les 100 % à l'examen, les «A,B,C» du «BAC», les cotes «R», etc. ne signifient rien de plus que l'étudiant est capable de restituer la connaissance ingurgitée sans pour autant comprendre, analyser, critiquer, évaluer.
Qu'avons-nous donc fait de nos apprentis depuis la révolution, pas trop tranquille, du «virage technologique»? Pourtant, ils disposent de la connaissance instantanée (ordinateurs), de bases de données illimitées (programmes et logiciels scientifiques), de moyens de communication sophistiqués (cellulaire, courriel, réseaux internationaux de communication, etc.); qu'avons-nous donc fait de nos inventeurs, de nos créateurs, de nos découvreurs, de nos chercheurs?
Ne les avons-nous pas simplement abandonnés à leur propre sort: celui de perroquets, de copieurs et de petits singes?
La révolution technologique, les ordinateurs, les logiciels, les équipements et matériaux informatiques promettaient la réussite et l'excellence à eux seuls! Nous avons alors oublié de leur enseigner; leur apprendre, leur apprendre à apprendre, leur apprendre à entreprendre.
Ah! Nos bons vieux docteurs en philosophie et en pédagogie doivent en perdre leur latin; leur voix universelle est maintenant langue morte remplacée par la programmation!
Nos diplômés consomment la connaissance sans même s'interroger sur leurs démarches, leurs logiques et leurs raisonnements. Ils se limitent, bien souvent, à confronter leur «travail» aux schémas cognitifs que leur a inculqué l'école. De ce système, paradoxalement aux bases désuètes, on constate que les étudiants n'en sont pas affranchis; ils réfèrent spontanément aux stigmates scolaires sans pousser plus loin leur exploration.
Notons qu'il serait périlleux de vouloir modifier radicalement ou de transposer purement et simplement la culture générale que sous-tend l'école actuelle. Cette culture, constituée essentiellement d'éléments cognitifs, fondamentalement désintéressée et de surcroît coupée de la réalité technique et sociale, est désormais inadaptée au paradigme inventif qu'exigera bientôt l'humanité.
Il n'est plus possible de considérer comme seule culture le fruit de l'intelligence; il nous faut réintégrer, à notre culture scolaire, les dimensions sociales, affectives, artistiques, que l'intellectualisme de l'école d'aujourd'hui lui a fait perdre. «L'entreprentissage», dirais-je, possède cette inéluctable complicité de s'allier, par l'imaginaire, les caractéristiques de cette culture générale à réinventer.
Et... si un jour vous voyez un étudiant tout rouge qui retient son souffle, dites-vous qu'il a probablement appris mais rien compris! En effet, il a appris, dans son cours de biologie, que le simple fait de respirer le fait vieillir; il a donc cessé de respirer afin de bénéficier de la vie éternelle!
Enfin... si vous rencontrez un jour des étudiants qui vous demandent ce qu'est un «zinculte», dites-vous qu'ils ont échoué le cours sur les liaisons fautives. Ah! Les «zincultes diplômés» de l'ignorance...
Jean Paquette
Trois-Rivières