À propos de l’idéologie antihumaniste

OPINIONS / Pour faire suite au départ de Luc Ferrandez, qui était maire de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal (Montréal), les chroniqueurs Mario Dumont et Mathieu Bock-Côté attirent l’attention des Québécois sur l’idéologie antihumaniste qui ressort des élucubrations de ces nouveaux puristes que le philosophe belge Marcel De Corte dénonçait en 2017: L’intelligence en péril de mort.

Précisons d’abord que Marcel De Corte n’est pas de ces philosophes qui cherchent à nous soumettre «au plus net des esclavages», celui du palais de cristal des socialistes, ou du retour à la Mère Nature.

L’intelligence en péril de mort couronne le cheminement de cet écrivain prophète qui n’hésite pas à dénoncer l’intelligentsia à la mode, celle qui veut que le monde «ne soit l’oeuvre que de l’homme, un homme qui ne soit l’oeuvre que de lui-même». Ainsi les trois fétiches en cause dans son livre sont Les Intellectuels et l’Utopie, Le Romantisme de la Science et L’Information déformante. Rappelons que, pour Victor Hugo, «le mot c’est le Verbe et le Verbe c’est Dieu».

Mais les mots ne portent-ils pas avec eux, comme le note la tradition rabbinique, la tentation du Veau d’or puisqu’ils «déflorent ce qui les dépasse» tout en donnant l’impression de tout comprendre, de tout maîtriser, de tout ordonner? «Nos mots nous enivrent, ils nous enferment dans le visible et le tangible».

Aussi sommes-nous appelés à en découvrir le sens. Car les mots cèdent aux trois tentations dont nous parle la tradition chrétienne: la tentation de se nourrir uniquement du Monde, la tentation de se mettre entièrement au service de la puissance technique, la tentation d’être l’agent exclusif du pouvoir politique. D’où l’obsédante inflation verbale dont nous souffrons et qui débouche sur un «développement monstrueux des Mass Media of Communication».

«Un seul monde ou rien», proclamait Roosevelt en compagnie de Staline! Voilà ce qu’illustre fort bien de nos jours les pontifes de la post-modernité, qu’il s’agisse de l’artiste, du professeur, de l’entrepreneur ou du politicien dont «le Travail, observe le penseur belge, est le substitut moderne de l’Absolu [...], l’activité humaine par excellence [étant] la fiction, le faire, la production, la transformation incessante du monde et de l’homme». Et ce, jusqu’à l’ultime et décisif progrès qui est l’appel de la Mort.

À ce sujet, n’est-il pas significatif que le XXe siècle ait démenti au-delà de toute imagination déréglée l’optimisme naïf du Siècle des Lumières et que le Royaume de la Mort continue de s’étendre dans le monde au nom «d’avancées» rationnellement décrétées par des systèmes de valeurs prétendument indiscutables? Manifestement, les Lumières brillent d’un éclat trompeur, selon notre auteur. C’est dire que l’histoire nous montre que l’esprit scientifique ne trouve pas en lui-même de quoi fonder une clairvoyance minimale, une garantie contre l’obscurantisme, un antidote à la bêtise et aux délires idéologiques.

André Désilets

Trois-Rivières