À la vôtre!

Où déguster cet automne?

CHRONIQUE / Dans les semaines à venir, le vin, le gin et même le saké déferleront à grands flots sur Montréal et Québec. N’en manquez pas une goutte grâce à cette chronique qui revêt une allure d’agenda communautaire pour les besoins de la cause. De Montréal à Québec, l’offre est dangereusement excitante cette année.

Le Salon des vins d’importation privée (vin vegan)
27 et 28 octobre - Montréal et 30 octobre - Québec

Déguster des importations privées, c’est bien, mais pouvoir le faire en compagnie du vigneron, c’est mieux! Plus de 120 artisans des quatre coins du monde viennent présenter plus de 1000 produits non offerts à la SAQ. Attendez-vous à y découvrir des vins issus de vignobles de petites et moyennes tailles, en agriculture conventionnelle, bio et biodynamique. Ce sera aussi l’occasion de déguster les lauréats du Jugement de Montréal 2018 mettant en vedette des vins rouges natures. Notez que si vos papilles s’emballent, il sera possible de commander vos vins préférés sur place, à la caisse ou à la bouteille!

Prix : 25 $ en prévente (30 $ à la porte), incluant 15 $ en coupons de dégustation

La Grande Dégustation de Montréal
1, 2 et 3 novembre - Montréal

Vous rêvez de brunello di montalcino, de barolo, de supertoscans et de franciacorta? Arrêtez de faire votre valise parce que le plus grand rassemblement vinicole de l’est du pays célèbre l’Italie pour sa cuvée 2018. Les amateurs de gin seront heureux d’apprendre que le spiritueux tiendra une place centrale à la LGDM, au même titre que le pinot gris. Plus de 220 producteurs, 18 pays et 1300 produits, dont 800 en importation privée (disponibles en commande à l’unité!) et 500 en SAQ... une journée, c’est pas assez!

Prix : 15 $ en prévente (ou 18 $ à la porte) + 1 $ par coupon de dégustation

Raw Wine
1er novembre - Montréal

Grande nouveauté cette année, Montréal accueille pour la première fois le salon Raw Wine qui mettra de l’avant des vignerons produisant des vins biologiques, biodynamiques et natures. Ils seront une centaine, dont quelques-uns de chez nous (Négondos, Les Pervenches et Nival), à y présenter des jus peu manipulés en provenance de l’Autriche, de la Hongrie, de la Slovénie, de Grèce et d’ailleurs.

Prix : 45 $ tout inclus

Kampaï
25 octobre - Montréal

Vous ne comprenez rien au saké et vous n’avez toujours pas éclairci l’épineuse question à savoir s’il faut le servir chaud ou froid? Ne vous en faites pas, l’alcool de riz japonais dégage une aura de mystère pour nombre d’entre nous. Bonne nouvelle, un 1er festival de saké débarque au Québec cet automne avec une centaine de variétés de saké, dont une cinquantaine qui ne s’est jamais retrouvée en SAQ. Plus 4 restaurants sur place pour vous faire découvrir les délices de la gastronomie japonaise.

Prix : 50 $ en prévente (ou 70 $ à la porte)

Récits millésimés
22 au 25 octobre - Montréal

Échelonné sur 4 jours, Récits millésimés est une série d’événements mettant en vedette le grand collectionneur de vins Michel-Jack Chasseuil. Il y sera question, entre autres, d’anecdotes et de péripéties entourant sa caverne d’Ali Baba réunissant quelque 40 000 bouteilles de vins mythiques (avec Véronique Rivest), de vins du Québec (avec Nadia Fournier) et d’accords vins et desserts.

Prix : Entre 55 $ et 104 $

À LA VÔTRE

Des bulles de qualité supérieure

CHRONIQUE / Me voilà sur la route ondoyante qui relie la ville de Conegliano et le village de Valdobbiadene, dans la province de Trévise en Vénétie. La topographie évolue rapidement au fur et à mesure qu’on dévale la trentaine de kilomètres qui sépare les deux communes. De légèrement vallonné à Conegliano, le terrain devient fortement accidenté à Valdobbiadene. C’est ici, dans la contrée luxuriante des préalpes, où s’élèvent à perte de vue les vignes de glera, que l’élite du prosecco prend vie.

Pas étonnant que ce jardin d’Éden du nord-est de l’Italie soit candidat pour devenir un site du patrimoine mondial de l’UNESCO. Si le jugement s’avère positif, il s’agira d’une seconde distinction déterminante en peu de temps pour cette région scénographique qui a été élevée au rang de DOCG (Dénomination d’origine contrôlée et garantie) en 2009, le plus haut niveau de qualité italien. Conegliano valdobbiadene prosecco superiore DOCG représente le cœur et l’origine du vin effervescent éponyme — une forteresse de quelque 7500 hectares au milieu de la vaste prosecco DOC (20 000 hectares) qui s’étend de la Vénétie au Frioul-Vénétie Julienne.  

150 ans de prosecco

L’effervescente histoire du prosecco commence il y a tout juste 150 ans, à la fondation de Carpenè Malvolti, premier et plus ancien établissement viticole dans les régions de Conegliano et Valdobbiadene. Après une escale en Champagne, Antonio Carpenè revient à Treviso avec l’intention de faire un mousseux italien. Mais pas question de planter du chardonnay ou du pinot noir, il tient mordicus à travailler avec le cépage indigène de la région, le glera, alors connu sous le nom de « prosecco ». Après des essais en méthode traditionnelle (comme en Champagne), force est d’admettre que ça ne fonctionne pas. La forte acidité et le caractère aromatique du glera s’avèrent incompatibles avec cette technique de vinification. Puis, au fil des recherches et perfectionnements de la méthode charmat (ou martinotti en Italie), Carpenè Malvolti est devenue la première maison italienne à produire un prosecco mousseux — avec deuxième fermentation en cuve close.

De 1968 à 2018, les cinq générations de Carpenè se sont révélées très impliquées dans le développement et le rayonnement de leur région viticole, en laissant d’ailleurs en héritage la toute première école œnologique du pays. Leur succès s’appuie aussi sur une étroite collaboration avec une centaine de familles, certaines avec lesquelles ils travaillent depuis cinq générations. Depuis ses débuts, la maison s’est engagée à respecter et à reconnaître l’expertise des vignerons locaux en achetant leurs raisins plutôt qu’en tentant d’acheter leurs vignes. « Ils produisent les meilleurs raisins, nous on se concentre à produire le meilleur vin! » lance Domenico Scimone, directeur des ventes et marketing.

Une DOCG de plus en plus verte

Sur la route vers Conegliano, l’œnologue en chef de Carpenè Malvolti me fait remarquer que « plus souvent qu’autrement, les vignerons ont planté à même leur propriété. Dans la cour arrière et devant la maison! » Il va sans dire qu’ils n’iront pas y mettre n’importe quoi. D’ailleurs, il y a un détail qui attire rapidement l’attention. Tout est si… vert. Depuis 10 ans, le consortium de la DOCG a mis sur pied une série de projets pour le développement d’une viticulture plus respectueuse de l’environnement et de ceux qui l’habitent. Au programme : valorisation de la biodiversité, transformation des déchets de taille et de marcs de raisins en énergies renouvelables et réduction des produits phytosanitaires. Justement, il y a cette odeur familière qui chatouille l’odorat en foulant des pieds une quelconque parcelle. Tiens, tiens, on vient d’épandre des résidus de raisins pressés dans les rangs enherbés, en guise d’engrais. C’est bon. Les bottines suivent les babines.

Conegliano Valdobbiadene Prosecco Superiore DOCG

Il n’y a que les Italiens pour faire des dénominations aussi longues. N’empêche qu’on leur pardonne puisqu’ils font là un sapristi de bon jus. Les raisins de la DOCG, vautrés entre la mer Adriatique et les Dolomites, qui apportent respectivement un souffle chaud de jour et un vent frais de nuit, développent une forte acidité grâce à l’écart thermique. Les rendements sont plus restreints que pour la DOC Prosecco, et les vins plus complexes. Ce qui va probablement à l’encontre de discours qualifiant le prosecco de « simple ».

Domenico parle du prosecco comme d’un « bon ami ». Il n’aurait pu mieux dire. C’est l’ami vers lequel on se tourne quand on veut passer un bon moment, peu importe l’occasion ou l’heure de la journée. Le copain énergique, un peu caméléon, qui sait se doser selon la compagnie, sur la table et autour. Ce sont les bulles avec lesquelles on s’autorise à faire pop! sans raison apparente. Qu’il fait bon festoyer sans avoir à y laisser sa chemise.

À la vôtre

Trinquer local pour la durabilité

CHRONIQUE / Dans les dernières semaines, les vins québécois ont fait verser beaucoup d’encre et déferler beaucoup de mots-clics. Vous êtes aussi nombreux à avoir fait aller votre limonadier sur votre bouteille du Québec le 12 septembre dernier. C’était beau à voir.

Il y a quelque chose dans l’air. Une frénésie de boire local, et de vivre local plus largement. Il suffit de feuilleter le tout nouveau hors-série du magazine Caribou sur les vins du Québec pour en saisir l’ampleur. Ou encore d’aller faire un tour sur le compte Instagram de @vinsduquebec (qui est en feu, c’est pas peu dire). Plusieurs d’entre vous ont même profité des vendanges pour partir à la rencontre de nos vignerons québécois. Est-ce les retombées de la loi 88? Est-ce l’impératif de prendre en main notre planète d’ici deux ans? Une chose est certaine, il y a un momentum, un éveil collectif. 

Non, cet article ne traitera pas de l’incroyable qualité de nos vins. Les éloges et les démonstrations ont été largement faites récemment. 

Pendant longtemps, avec l’abondance de vins provenant des quatre coins du monde, le peu de place donné aux vins d’ici en SAQ et la jeunesse de notre industrie viticole, l’ailleurs était souvent meilleur et plus accessible. Or, maintenant que nos vignerons ont gagné en expérience et en maturité et que la distribution y est, il est beaucoup plus facile et heureux de « boire local ». 

L’achat local s’inscrit dans la mouvance du développement durable, de la consommation responsable et de la protection de l’environnement. Selon Bernard Lavallée, nutritionniste et auteur, en moyenne, les aliments voyagent entre 3500 km et 5000 km avant d’arriver sur nos tables au Québec. En buvant un vin d’ici, on réduit donc inévitablement la distance parcourue par la bouteille jusqu’à notre verre. Moins de carburant dépensé, donc moins de GES attribuables au transport.

Selon notre ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, l’achat local favorise la réinjection des investissements dans la communauté et contribue au développement économique des municipalités, des régions, de la province. La MAPAQ ajoute même que si chaque consommateur achetait pour 30 $ de plus en produits québécois par année, on injecterait un milliard de dollars de plus dans l’économie québécoise en 5 ans. Plus de dollars dépensés ici, plus d’emplois, plus de richesse, plus d’impôts. Qui plus est, chaque bouteille du Québec achetée agit comme un levier pour notre industrie viticole. En supportant nos vignobles locaux, on leur donne le pouvoir économique de se développer, de perfectionner leurs installations, d’engager une main-d’œuvre compétente et d’affiner leurs produits. Au bout du compte, tout le monde est gagnant. 

Je ne dis pas qu’il faut arrêter de boire l’ailleurs. Simplement de boire plus souvent l’ici. Et j’encourage tous les pays et les provinces à le faire. Plusieurs le font d’ailleurs déjà très bien. On a tendance à l’oublier, mais acheter est un choix environnemental, économique, social et politique. En achetant notre vin localement nous avons le pouvoir de minimiser notre empreinte écologique, d’améliorer les conditions sociales et économiques de nos régions et de contribuer à la valorisation de notre vignoble québécois. Moi, je dis que ça vaut le coup.

Québec, Lot 100dix blanc, Domaine Cartier-Potelle

À la vôtre

Porto : vins de générations

CHRONIQUE / Dans une autre vie, le Québec a abondamment flirté avec le porto. L’attraction était telle que le Douro considérait alors le Québec comme son eldorado. Les caisses s’écoulaient comme des petits vins nouveaux. Puis un bon matin, ils se sont perdus de vue.

Le porto me rappelle mon enfance. Chaque Noël, mon grand-père avait l’habitude de le servir dans de petites coupes en chocolat. Ô que j’avais hâte de bénéficier de ce privilège de grandes personnes! Puis enfin à l’âge adulte, l’attrait du porto avait perdu de son lustre — il semblait avoir resté dans le siècle dernier, avec la coupe en chocolat d’ailleurs. 

Les vins fortifiés, à l’instar des vins doux, n’ont pas la cote ces temps-ci. Loin de moi l’idée de casser du sucre sur le dos de quelle cause que ce soit, puisqu’elles sont aussi multiples que complexes. Je crois par contre que le « break » a assez duré et qu’il est temps de secouer le brasier de cette idylle en veilleuse afin de raviver la flamme pour ce qui s’avère être l’un des plus grands vin de garde au monde.

Après un été à la filer douce avec des vins secs, légers et délicats, je suis partie au début du mois faire un tour dans la vallée du Douro, patrimoine mondial de l’UNESCO portugais, histoire de me brasser la cage. Brasser la cage, comme dans cavaler en safari dans le Douro avec Jorge Rosas, PDG de Ramos Pinto, pour constater l’hostilité du terroir dans lequel les vignes prennent leur pied.

À la vôtre

Renouer avec les cépages oubliés (2e partie)

CHRONIQUE / La semaine dernière, je vous parlais de la criolla chica, un cépage argentin longtemps laissé pour compte, que les producteurs se réapproprient peu à peu. Il s’agissait alors surtout de réhabiliter des parcelles existantes. Cette semaine, l’exploration des cépages oubliés se poursuit en Espagne où on assiste à la renaissance de cépages que l’on croyait perdus depuis la crise phylloxérique.

Au lendemain du passage remarqué du phylloxéra (puceron très gourmand responsable de la dévastation d’une grande partie du vignoble mondial dans la seconde moitié du XIXe siècle), l’Espagne, comme beaucoup d’autres pays touchés, tente de remettre son vignoble d’aplomb. Or, cette reconstruction favorisera des cépages plus productifs, laissant derrière un patrimoine entier de cépages autochtones.

Au début des années 80, Miguel A. Torres (4e génération), fortement inspiré par son professeur de viticulture de l’époque, le Professeur Boubals, entreprend de ressusciter ces fantômes du passé en restaurant les cépages ancestraux de la Catalogne. La Bodegas Torres lance alors une chasse aux trésors générale en faisant appel aux agriculteurs catalans afin de recenser de vieilles vignes non identifiées sur les terres de la région.

Le cépage garro fut le premier à être découvert et à devenir un sujet d’étude. En 1998, s’est ajouté le querol, cépage qui intégra pour la première fois en 2009 le Grans Muralles, cuvée emblématique de la maison. De fil en aiguille et trois décennies plus tard, ce sont plus de 50 variétés espagnoles qui sont identifiées et sauvées de l’oubli. Parmi celles-là, six sont déjà enregistrées au ministère de l’Agriculture en raison de leur fort potentiel œnologique. Qui plus est, certaines d’entre elles se révèlent bien de leur temps puisqu’elles s’avèrent naturellement plus résistantes aux températures élevées et à la sécheresse. Voilà qui tombe on ne peut plus à point.

Aujourd’hui, Miguel Torres Maczassek (5e génération), qui a également récupéré le cépage chilien païs (alias la criolla chica de l’Argentine!), et Mireia Torres, directrice du R&D, poursuivent le projet familial. Miguel raconte d’ailleurs qu’ils partagent le fruit de leurs découvertes avec les autres vignerons intéressés auxdits cépages : « Les vignes n’appartiennent pas à notre famille, mais bien au Penedès. »

DÉGUSTER LE PASSÉ

Miguel met la table d’abord avec le forcada, un cépage blanc à la maturité plutôt tardive — les vendanges ont lieu vers la mi-octobre. Une prolongation qui lui permettra d’atteindre des maturités aromatique et phénolique élevées. Le 2016 fait une entrée remarquée, avec des notes intenses d’épices et de citrons confits. Pendant que sa texture grasse tapisse, une légère masse tannique se faufile et fige le temps un instant. Toute mon attention est mobilisée à saisir cette matière asséchante, ce corps étranger. Mes neurones roulent à 100 milles à l’heure à essayer de catégoriser cette intrigue qui est à la fois le yin et le yan dans sa finesse et son caractère. Toutefois, il n’entre dans aucune boîte. Et ne me demandez surtout pas sa pastille de goût. Un grand cépage en devenir. À surveiller de très près.

La danse de la séduction se poursuit avec le pirene, un cépage noir résineux, minéral et au fruit aussi mûr que le précédent en raison de sa maturité tout aussi tardive. Comme les vignes prennent racines dans le plus haut vignoble de la Catalogne, dans costers del segre, la palette présente fraîcheur et structure. 

Ce qui nous amène enfin au gonfaus, un cépage noir qui donne l’impression de plonger le nez dans un verre de root beer. Il coule avec souplesse et termine sur une légère amertume qui ajoute une dimension intéressante à l’ensemble.

À LA VÔTRE

Renouer avec les cépages oubliés

CHRONIQUE / Des vignerons et œnologues du monde entier démontrent un grand enthousiasme pour les cépages indigènes, délaissés ou oubliés. Qu’il s’agisse de récupérer de vieux vignobles ou de sauver des spécimens ancestraux au bord de l’extinction, renouer avec l’histoire et le patrimoine viticole nécessite passion et patience.

En août dernier, Ernesto Bajda­ (Nesti), œnologue chez Catena Zapata, sort une bouteille de criolla à la demande générale des journalistes — un vin nature réunissant deux criolla (chica et grande). Une curiosité explosive qui sent le Kool-Aid et qu’on boit jusqu’à plus soif, mais dont le renouveau sur la scène locale argentine est si embryonnaire qu’il n’a pas encore fait écho jusqu’ici.

Or, la criolla chica n’a pas toujours eu bonne presse. « Autant dire qu’elle avait très mauvaise réputation tant auprès des vignerons en raison de sa faible productivité, que des consommateurs de par sa faible coloration », relate Francisco Bugallo, vigneron argentin. Quant à Alejandro Iglesias, sommelier, il rappelle son passé peu glorieux de vin de table et de vrac.

La criolla chica est à l’origine même de la viticulture sud-américaine. La protagoniste a été introduite il y a 500 ans en Argentine par les conquistadors (espagnols). Pourtant il ne subsisterait que 500 hectares au pays. « Aujourd’hui, encore, ils sont nombreux à l’arracher au profit de variétés plus productives ou plus prometteuses sur le plan commercial », explique Francisco. Mais cela ne l’a pas empêché de restaurer un très ancien vignoble de vieilles criolla situées à 1600 mètres d’altitude dans la vallée de Calingasta, à San Juan, avec son acolyte, Sebastián Zuccardi. Il y a 6 ans, Cara Sur est devenu le tout premier projet du pays à parier sur ledit cépage. « Actuellement, il n’y a pas de trace de nouvelles plantations de criolla en Argentine. À Cara Sur, nous commençons une sélection de plantes mères et une pépinière est en attente de les recevoir à partir de 2019. »

« La criolla, c’est un peu David contre Goliath, puisqu’il s’agit de concurrencer le cabernet, le malbec et autres raisins de prestige », illustre Alejandro Iglesias, sommelier. En effet, le contraste est on ne peut plus éloquent. Seule dans son coin du ring, la criolla donne des rouges déroutants, pâles, légers, juteux et débordants de fruits.

« En Argentine, la criolla se taille une place principalement dans le circuit gastronomique, grâce aux sommeliers qui soutiennent les producteurs dans leur démarche depuis les tous débuts. Le travail des vignerons ne s’inscrit pas dans une tendance, puisqu’il s’agit plutôt d’un désir de revaloriser l’histoire de leurs raisins et de leur patrimoine. Ils ne veulent pas produire de vins de criolla comme un pinot noir ou un Beaujolais, au contraire. Ils respectent son style et son caractère. Ils respectent la culture qu’elle représente », raconte Alejandro.

Si sa réputation de vilain petit canard reste difficile à défaire du côté des générations plus âgées, les jeunes consommateurs et les trippeux de vin à la recherche de raretés, de curiosités et d’histoires l’accueillent avec beaucoup d’enthousiasme. Plusieurs autres vignobles reconnaissant son fort potentiel, tels que El Esteco, Vallisto et Durigutti, veillent aussi à lui redonner ses lettres de noblesse.

À la vôtre

Vins d’Argentine : la folie des hauteurs

CHRONIQUE / Tout juste rentrée d’Argentine, je n’ai qu’un sujet sur les lèvres : les vins d’extrêmes altitudes. Un concept poussé à des limites vertigineuses par les Argentins. Préparez-vous à voir vos notions du terroir passer au niveau supérieur. Acrophobes, s’abstenir!

On entend souvent parler de la latitude comme indicateur du climat (certains vignerons se plaisent d’ailleurs à rappeler qu’ils sont sur le même parallèle que Bordeaux), mais plus rarement de l’altitude. Or, l’élévation peut sévèrement modifier le climat. Si une variation d’un kilomètre au nord ou au sud a un impact plus ou moins grand sur la vigne, 1000 mètres en altitude changera dramatiquement son comportement — et conséquemment, le vin.

De tous les pays qui produisent du vin d’altitude, l’Argentine est celui qui cultive le plus d’hectares de vignes en élévation et qui s’investit le plus dans la recherche. Certains gravissent les Andes pour y planter leurs pics et leur tente, d’autres leurs vignes et leur vignoble. 

Pour donner un peu de perspective, en Bourgogne (France) comme au Piémont (Italie), les vignes sont plantées à tout au plus 300 mètres au-dessus du niveau de la mer, à 500 mètres dans le Bierzo (Espagne) et à 800 mètres dans le Priorat (Espagne). « En Argentine, on commence à parler de haute altitude à partir de 1500 mètres «, explique Joaquin Hidalgo, journaliste vin argentin. Le plus haut vignoble au monde se trouverait d’ailleurs là, dans Salta, à 3100 mètres d’altitude —

Altura Maxima (littéralement hauteur maximale), un projet du domaine Colomé impliquant du sauvignon blanc et du malbec.

La vigne subit un stress constant pour de multiples raisons liées au climat. D’abord, la température qui chute de 1 degré chaque 155 mètres de montée linéaire, déformant de ce fait la notion de latitude en tant que variable-clé. Ensuite, second facteur très important : l’héliophanie. Plus hautes sont les vignes, plus la lumière du soleil sera pure. Chaque 1000 mètres, les radiations solaires s’intensifient de 15 %. Stressés par l’augmentation des UV, les raisins épaississent leur peau pour se protéger, augmentant du même coup leur concentration en polyphénols, responsables de la couleur et des tanins. Enfin, la pression atmosphérique diminuant avec l’altitude, la plante en état de stress intense ralentit son métabolisme. Non seulement le plant est-il plus petit, mais il produit aussi moins. 

Et dans le verre? Comment dire. C’est incomparable. Les rouges sont tout à la fois : mûrs, intenses, dotés d’une acidité vive avec des tanins puissants, parfois rudes, et des robes très soutenues. Les blancs sont structurés, intenses et, bien sûr, tout aussi frais. Bref, ce sont des vins de climats froids avec la maturité des climats chauds à cause des radiations solaires. Uniques.

L’altitude génère une succession de microclimats et de terroirs à Salta (au nord) et à Mendoza (vers le centre) permettant de cultiver une large palette de cépages, du pinot noir au malbec sur de petites zones géographiques. À voir l’engouement des Argentins, leur ambition des grandeurs n’est pas près de s’essouffler!

Vins

Le Tour de France dans son verre

CHRONIQUE / Dans la frénésie de la Coupe du monde de soccer, disons que le Tour de France est un peu passé sous le radar. Si vous avez perdu le fil vous aussi, pas de souci, il n’est pas trop tard pour un dernier sprint. Voici un résumé en quatre vins de cette 105e édition (ou la belle excuse pour s’envoyer quelques bonnes bouteilles sans raison apparente!).

VALLÉE DE LA LOIRE
Menetou-salon 2015, Clos du Pressoir, Joseph Mellot
(SAQ : 12 571 599 — 26,10 $)
Début juillet, le peloton quitte le Val de Loire — cette région qui fait rêver pour ses châteaux et ses charmants blancs de chenin et de sauvignon blanc. Cependant, on pense trop peu souvent à la Loire pour ses rouges, et encore moins pour ses pinot noir. Et pourtant! À quelques coups de pédales, au sud de sancerre, Catherine Mellot révèle le pinot de très belle façon sur les sols calcaires de l’appellation menetou-salon. Dans le verre, de fines notes minérales, de kirsch et de fleurs se présentent joliment au nez. De la souplesse, des tanins fondus et une finale qui s’accroche longuement aux papilles.

À la vôtre

Des vignes résistantes au changement climatique ?

Depuis 2000, la France enregistre un cycle d’évolution très net vers un climat plus chaud et plus sec. Ce changement climatique doublé de l’impératif de diminuer l’emploi de pesticides remet en question la légitimité des cépages actuels et ouvre la voie à une toute nouvelle génération de vignes naturellement résistantes.

Sans vouloir renchérir sur le changement climatique — souhaitable pour les uns, nettement moins drôle pour les autres, selon d’où on use du sécateur —, force est de constater que les stades de développement de la vigne s’enchaînent à un rythme accéléré (développement des feuilles, floraison, maturation des baies, etc.). Un des changements les plus flagrants concerne la date des vendanges qui bat des records de précocité. Ceci impactant cela, on constate chez les vins une hausse de la teneur en alcool et une diminution de l’acidité. Dans le Languedoc-Roussillon seulement, le taux d’alcool moyen a augmenté de 3 % depuis 1984. Une hausse qui s’explique en partie par un perfectionnement des pratiques culturales et de l’encépagement, mais pas que...

Second pépin dans l’engrenage : la grande sensibilité des vitis vinifera (chardonnay, pinot noir, cabernet sauvignon, etc.) aux maladies et aux champignons de la vigne (oïdium, mildiou). Autour de 20 % des pesticides appliqués en France sert l’industrie viticole (avec seulement 3 % de la surface agricole utilisée!)
Face à ces deux enjeux majeurs, il apparaît indispensable de penser à un plan B. Des chercheurs de l’INRA de Pech Rouge (Institut national de la recherche agronomique dans le Languedoc) et le CIVL (Conseil interprofessionnel des vins du Languedoc) se sont engagés dans une démarche vitidurable visant à produire des vins exempts de produits sanitaires, moins alcoolisés et répondant aux goûts des consommateurs.

Il ne s’agit pas de créer des clones ou des OGM, mais plutôt de produire de tous nouveaux cépages par hybridation et « rétrocroisements » (croisements d’un hybride avec l’un de ses parents ou d’un proche parent afin de favoriser les caractéristiques d’une des variétés) avec à la base la muscadinia rotundifolia, une espèce américaine très résistante au mildiou et complètement béton face à l’oïdium.

À ce jour, une vingtaine de cépages ont été mis au banc d’essai. Les résultats sont prometteurs. Les sujets présentent une composition génétique voisine du vitis vinifera variant entre 95 et 99,7 %, en plus d’être naturellement résistants à l’oïdium et au mildiou, responsables de 80 % de l’emploi de pesticides. Les cépages en cours de développement sont aussi naturellement antioxydants. Comme le jus ne brunit peu ou pas, très peu de sulfites, voire aucuns, sont nécessaires pendant la vinification.

Les variétés les plus concluantes sont présentement mises à l’essai à grande échelle. Si les résultats s’avèrent concluants, les candidats retenus pourraient être subséquemment ajoutés au catalogue viticole. Une rencontre est aussi prévue (si ce n’est pas déjà fait) avec les élus et le gouvernement pour faire évoluer la législation en réponse au changement climatique.

Merci à Herman Odeja et Jean-Louis Esculier, respectivement directeur et ingénieur de recherche au site INRA de Pech Rouge ainsi qu’à Bernard Auger, délégué général du CIVL pour leurs explications.

Source : Escudier, Bigard, Ojeda, Samson, Caillé, Romieu, Torregrosa, De la vigne au vin : des créations variétales adaptées au changement climatique et résistantes aux maladies cryptogamiques, 2017.

À la vôtre

Bio depuis 400 ans

CHRONIQUE / La famille Amoreau tient les rênes du Château

Le Puy depuis 1610, sans jamais avoir succombé aux diktats de performance de l’industrie (lire l’usage de produits chimiques). À l’avant-garde depuis 408 ans, la famille s’inscrit comme une précurseure du mouvement sans soufre et de la culture dite bio et biodynamie à Bordeaux.

Récemment de passage à Montréal, Jean Pierre Amoreau, vigneron de 13e génération, et sa famille présentaient 20 ans de leur cuvée Barthélemy (1994-2014), vin issu de la parcelle « les Rocs » — terroir faisant l’objet d’une demande d’appellation monopole auprès de l’INAO (Institut National de l’Origine et de la Qualité). Avant même de déguster les vins, ça détonne. Le discours du vigneron est méditatif, empreint d’émotion, déstabilisant. Déstabilisant parce qu’il n’est pas commercial, mais humain, tendre et poétique. L’amour pour la nature et la vigne est palpable. Il ne s’agit pas de faire du vin pour du vin, mais de faire symbiose avec la nature afin de lui emprunter son énergie dans son expression la plus pure. Le respect pour le consommateur est tout aussi tangible. « Il s’agit de créer du bonheur, tout simplement », lance Jean Pierre, sincère.

Depuis les années 50, le domaine entretient un écosystème où il fait bon vivre pour la vigne. Situé sur le même plateau calcaire que Saint-Émilion, le terroir « Le Puy », historiquement appelé « le coteau des merveilles », est riche d’une diversité biologique composée de forêts, d’étangs, de champs et de vergers. Sur tout le domaine, aucun produit chimique n’a touché les vignes en 400 ans. Pas d’engrais chimique, d’herbicide ou d’insecticide de synthèse, nenni. Des pulvérisations de presle, d’ortie et d’osier, plutôt. Ah, et le hangar à tracteurs a été troqué pour une écurie.

Le vigneron-poète parle du raisin et de la vigne comme de la matérialisation de l’énergie (soleil, terre, eau, etc.) « Le vin ensuite transformé par les levures deviendra à son tour énergie. Si on utilise des levures de synthèse, il y a une déviation de l’expression », explique Jean Pierre.

Au chai, la fermentation par infusion (comme du thé) est donc menée par les levures indigènes. L’absence de remontages diminue l’apport d’oxygène et confère aux tannins un caractère très particulier. Au terme de l’élevage, les vins ne sont ni filtrés, ni collés, ni sulfités. Des vins véganes de facto, donc.

Le nom du cru Barthélemy n’est pas anodin. Il rend hommage à l’arrière-arrière-grand-père de Jean Pierre, celui-là même qui a découvert comment faire un vin sans ajout de soufre en 1868. La cuvée prend forme sur la parcelle « les Rocs », terroir dont la famille Amoreau souhaite faire reconnaître l’unicité. Une telle reconnaissance pourrait leur valoir leur propre appellation, « Le Puy », comme l’ont déjà obtenu d’autres propriétaires de terroirs exceptionnels déjà compris dans une appellation d’origine existante, comme château grillet (auparavant condrieu).

À la dégustation, Barthélemy (SAQ : 13 670 097 — 170,25 $)* tranche avec le style auquel nous a habitué Bordeaux. D’abord, cette absence de produits de synthèse qui se traduit par une minéralité accrue dans le vin, puis cet équilibre impeccable, ce bois subtil parfaitement intégré et le dépaysement total qui s’ensuit. De 2014 à 1994, les arômes de cuir, balsamique et fines herbes se suivent et se succèdent tandis que la fraîcheur persiste et signe.