Jonathan Custeau
La Tribune
Jonathan Custeau
Il y a le Rwanda des touristes, mais aussi le Rwanda villageois, comme ici au marché de Kibuye.
Il y a le Rwanda des touristes, mais aussi le Rwanda villageois, comme ici au marché de Kibuye.

La décennie autour du monde

«C’est quoi le mot de passe du wi-fi? » est sans doute la question la plus souvent posée dans les hôtels, mais aussi les restaurants un peu partout sur la planète. Plus souvent qu’« où sont les toilettes? » et « Une autre bière s’il vous plait! » j’en suis convaincu.

Voilà la première chose qui me vient en tête quand je me demande en quoi la décennie a changé en matière de voyage. Les prises USB ou les prises de courant se sont multipliées pour recharger les appareils des touristes, les mots-clics, la promotion pour les endroits les plus instagrammables et les perches à égoportraits ont aussi envahi le marché. 

Cette technologie m’a tiré du pétrin des dizaines de fois. Il me démange néanmoins de me lancer à nouveau sans cette béquille pour voir ce que je serais en mesure d’accomplir. 

Dix ans, c’est beaucoup dans une vie. Pour le Bourlingueur que je suis, c’est partir de presque zéro, vaincre la peur de voler et déployer mes ailes des dizaines, voire des centaines de fois. Ces dix ans m’ont fait sortir de l’Europe, vivre sur la route pendant six mois, mené dans des régions sauvages, arides ou surpeuplées. J’ai appris à faire du pouce, à trimballer ma propre bouteille d’eau pour réduire les déchets que je produis, à conduire dans la voie de gauche sur une autoroute australienne. 

La dernière décennie, ce sont les avions qui tombent par erreur, le terrorisme qui surgit dans les foules assemblées, l’urgence climatique qui donne envie de rester chez soi pour donner un peu d’air à une planète qui étouffe. C’est beaucoup de découvertes, d’enseignements et de remises en question, aussi, pour peu qu’on se donne la peine de s’intéresser à l’autre.

En dix ans, les souvenirs impérissables auront été nombreux. Mon cœur s’est un peu arrêté devant la puissance des déferlantes d’Ocean Beach, à San Francisco. Leur souffle m’a fait vaciller sur mes jambes devenues trop molles. 

Que dire des plats typiques mexicains, des tacos aux salades de cactus, en passant par les cévichés et le mole? Ce grand pays coloré à l’héritage complètement fou se trouve tout juste au bout de nos doigts et offre tellement plus que les plages de Cancún et de Playa del Carmen. 

Comment oublier les 45 kilomètres de randonnée vers le Machu Picchu, où il m’avait fallu trouver une aiguille et du fil, au milieu de nulle part, pour réparer mon unique pantalon qui ne me couvrait plus complètement? Ou encore la jungle de Bolivie, ses oiseaux aux allures préhistoriques, son tapir domestique et ses singes hurleurs qu’on entend plus qu’on ne les voit? Cette Amazonie nous aspire, nous oblige à reconsidérer le respect pour cette nature imposante.

En dix ans, j’ai appris le lâcher-prise devant l’immensité d’un périple de six mois qu’il était impossible de planifier sans se tromper. Au pied d’un glacier de Nouvelle-Zélande, j’ai mis ma confiance dans le moment présent et j’ai avancé. 

Avancé vers mon premier choc culturel dans une Chine grouillante de vie, de bruit, de surstimulation. Je devenais pour la première fois une minorité visible. L’anglais ne me suffisait plus à me faire comprendre. Je me suis adapté. Pas le choix. 

Comme en Inde, où le train, le bus local, le taxi conduit à trop grande vitesse m’ont donné des sueurs froides et offert d’inoubliables rencontres. Quand on a peur un peu, on s’accroche à celui qui nous sourit. Là aussi, on s’en remet à la bonté d’étrangers pour retrouver notre route et arriver à bon port. 

Je me suis ému devant les reliques calcinées, fondues, tordues, du musée du Mémorial pour la paix d’Hiroshima. J’ai emmagasiné les témoignages au musée du génocide Tuol Sleng, au Cambodge, secoué la tête aux champs de la mort, à quelques kilomètres de là. 

Sarajevo m’a touché plus que toute autre ville. J’ai senti ses blessures encore vives. J’ai eu un peu mal en même temps que l’espoir de meilleurs jours me faisait sourire. Cette ville s’est racontée, m’a laissé la voir telle qu’elle est encore, un peu souffrante, pas complètement réconciliée avec elle-même. 

Et il y a eu le Rwanda, sa force, son génocide qu’il s’efforce de relater pour qu’on ne l’oublie pas. Il y a le Rwanda des touristes, ses inoubliables gorilles des montagnes, et le Rwanda villageois, avec les chorales qui font vibrer fort les murs des églises, et les chemins sans pavage qui se soulèvent en poussière au passage des voitures.

En dix ans, j’ai eu la chance de cocher sur ma liste les endroits les plus fabuleux qui me faisaient rêver depuis que je sais écrire. Je suis monté sur la Grande Muraille de Chine, j’ai visité le Taj Mahal et Angkor Wat, le Parthénon et Chichén Itzá.

Je n’aurais pourtant jamais soupçonné que je verrais un éléphant d’Afrique à quelques mètres devant moi, en toute liberté. Jamais je n’aurais cru dormir au sommet d’un volcan où la lave en fusion bouillonnait pratiquement sous mes pieds. Jamais je n’aurais cru en ce coup de foudre pour le Danemark, qu’on connaît trop peu. 

En dix ans, j’ai découvert toute la chaleur du peuple haïtien, celle des communautés autochtones de chez nous aussi, qui méritent qu’on les écoute. 

Pour les dix prochaines années, ce que je peux souhaiter, c’est qu’on s’intéresse davantage à ceux qu’on ne connaît pas, qu’on redécouvre l’Afrique, tellement riche de connaissances et de traditions, qu’on voyage de façon plus durable, en portant une attention à notre empreinte écologique, oui, mais en faisant délibérément le choix d’encourager des entreprises locales, où qu’on soit.

Et si on se laissait porter par le vent, pour la prochaine décennie, ne serait-ce que pour mieux comprendre le monde dans lequel on vit?