La Commission de vérité et réconciliation du Canada, malgré de nombreux écueils, a exposé les séquelles d’un système raciste et violent envers les autochtones.

Devoirs de correction

CHRONIQUE / Je fais partie d’une minorité invisible, tellement métissée que notre arbre généalogique ressemble à un baobab fleuri de la famille des conifères. Mes origines québécoises, italiennes, acadiennes, françaises et amérindiennes expliquent peut-être mon intérêt pour les différentes cultures de notre petite planète, notre toute petite planète où chacun se croit différent des autres. Et pourtant, tant chez les Inuits que chez les Tunisiens, j’ai toujours observé davantage de ressemblances que de raisons de se dissocier, de se disloquer comme on s’acharne à le faire ici et là. Et là-bas aussi, d’ailleurs.

La connerie n’a ni sexe ni couleur. Le génocide bosniaque n’est pas moins effrayant que le génocide rwandais et le racisme des djihadistes n’est pas plus noble que celui des suprémacistes blancs. Si le passage à l’acte violent demeure souvent l’affaire des hommes, les femmes n’en sont pas exemptes non plus; au sein de toutes les dictatures meurtrières qui ont broyé des humains par milliers, ou par millions, se mélangeaient toujours les genres, les âges et les classes sociales. Personne n’est à l’abri de devenir victime ou bourreau. 

Pour un Radovan Karadžic ou un Désiré Munyaneza condamné, combien de criminels de guerre s’en tirent sans craindre la justice? Et pour chaque injustice historique qui jalonne la route sanglante de l’humanité, combien de devoirs de mémoire, de corrections et de réparations viennent suturer nos plaies? Trop peu, vous en conviendrez.

La France est une grande nation, et elle prend de la hauteur lorsqu’elle ose scruter les pages les plus noires de son histoire. Quand on déambule dans les rues de Paris, on ne peut esquiver les rappels douloureux des exactions du gouvernement collaborationniste sous l’occupation nazie : du mémorial de la Shoah aux plaques apposées sur les écoles d’où on raflait les enfants juifs pour un aller simple vers Auschwitz, les devoirs de mémoire sont nombreux. Ces commémorations n’enlèvent rien à l’héroïsme des résistants ni à l’honneur reconquis par la nation française. Au contraire, il permet de reconnaître l’injustice, donner une voix aux victimes et miser sur l’éducation populaire pour éviter de reproduire l’horreur. Cet exemple, comme ceux du Cambodge ou de l’Afrique du Sud, devrait nous inspirer. 

La Commission de vérité et réconciliation du Canada, malgré de nombreux écueils, a exposé les séquelles d’un système raciste et violent envers les autochtones. D’un océan à l’autre, les abus physiques et sexuels complétaient ce vaste projet d’acculturation. Cette commission était essentielle, il fallait entendre et archiver ces récits, peut-être les plus douloureux de notre histoire commune. Se regarder en face, entre Algonquins, Tlingits, Canadiens, Innus, Haidas, Naskapis, Cris, Québécois, Malécites, Saskatchewanais. Entre humains et humaines partageant une partie de leur histoire, habitant le même territoire conquis, non cédé ou annexé. 

De ces prises de conscience qui émergent, nous devons saisir toutes les occasions de réparation. Sans nous autoflageller, condamner notre passé en bloc ou nous diviser davantage, nous pouvons chercher à construire ensemble et corriger ce qui peut l’être. Déjà, ne pas laisser les recommandations de la commission être tablettées et prendre la poussière; et mettre de la pression sur le gouvernement fédéral pour que la Loi sur la protection des droits autochtones soit adoptée au plus tôt; et célébrer les initiatives comme les investissements au pavillon en droit autochtone de l’Université de Victoria ou le rayonnement du Café de la Maison ronde de Montréal. Et que chacun, chacune, à son échelle, dans son domaine, tende vers un plus grand devoir de mémoire, ou de correction à l’égard des Premiers Peuples. 

Voilà ce que nous ferons, dans mon coin de pays, autour de la poésie. Le fameux Sentier de Saint-Venant offrait déjà aux passants les puissants mots de Rita Mestokosho, mais c’est trop peu. Justice doit être rendue à la force et la diversité de la poésie autochtone. Nous le ferons en collaborant au Sentier de la parole, un parcours poétique où la majorité des textes, une quinzaine pour débuter, seront ceux des Premières Nations. 

Et nous le ferons en impliquant les poètes mis en lumière, les étudiants des Centres autochtones d’éducation aux adultes de Sept-Îles, Uashat mak Maniutenam, Kahnawake, Listuguj, Gesgapegiaq ainsi que ceux du College Champlain et de l’Université Bishop’s.

Derrière l’élan initial de ce nouveau sentier, Nathalie Mamias, une prof parisienne installée à Lennoxville. Elle fait des pieds et des mains pour que résonne la parole des Premiers Peuples sur ce territoire ancestral abénaquis. Les bonnes idées n’ont pas de frontières. Nathalie rêve déjà de sentier poétique transcanadien, voire international. Aux voix des Micmacs et des Mohawks, nous ajouterons celles des Kanaks, des Mayas, des Dolganes et autres nations dont on peine à entendre les voix dans ce grand malentendu qu’est l’histoire de l’humanité.