Philippe Wouters
En raison du confinement, la consommation de bière au Québec a naturellement migré des bars et restaurants vers le domicile.
En raison du confinement, la consommation de bière au Québec a naturellement migré des bars et restaurants vers le domicile.

Les effets collatéraux de la crise

CHRONIQUE / Après quelques semaines de crise COVID-19 au Québec, le marché de la bière s’est considérablement adapté à la nouvelle réalité et à la fermeture temporaire de très nombreux points de vente. Devant l’inquiétude de la reprise des activités économiques des bars et les restaurants, les brasseries s’organisent. Mais pas qu’elles; les détaillants et les consommateurs aussi. Petit tour d’horizon des effets indirects de la crise.

LE MARCHÉ C.A.D.

Au Québec, il existe principalement deux marchés de vente de bière. Le marché de la vente dans les bars et les restaurants, que l’on appelle le marché C.S.P (consommation sur place) et le marché des épiceries et dépanneurs, appelé le marché C.A.D (consommation à domicile).

Étant donné que le premier est au point mort depuis bientôt deux mois, la consommation de bière au Québec s’est donc transférée naturellement de la C.S.P à la C.A.D. Dans les sondages, vous consommez sensiblement la même quantité d’alcool qu’avant la crise, mais concrètement, votre consommation dans les bars et les restaurants semble avoir migré vers les épiceries et les dépanneurs.

Est-ce que ces nouvelles habitudes de consommation vont redéfinir la vente de bière au Québec? Sachant que le gouvernement, au moment d’écrire ces lignes, n’a pas encore dévoilé son plan de réouverture des bars et restaurants, le marché C.S.P est à l’arrêt jusqu’à nouvel ordre. Les brasseries qui ont un réseau de distribution bien établi et une force de vente ont donc avantage à miser sur la C.A.D.

Par contre, fait intéressant, les caisses mixtes et multiples sont en réelle augmentation, alors que les produits vendus individuellement sont en baisse. Une tendance à surveiller également, car si celle-ci est fort probablement liée au pouvoir d’achat des consommateurs québécois, elle peut changer les habitudes d’achat pour les mois à venir. Je me promets d’observer les tendances dans quelques mois.

ORGANISATION ET DIVERSIFICATION

En raison de cette problématique, les brasseries se sont organisées et vendent dorénavant leurs bières aux consommateurs en utilisant différents moyens, parfois originaux.

On retrouve donc de plus en plus de sites transactionnels qui permettent de prendre les commandes, de payer en ligne et de récupérer sa commande à la brasserie. Plusieurs brasseries, qui ont également un permis de restauration, peuvent livrer leurs bières avec un plat cuisiné. Plusieurs ont donc développé un menu rapide.

Mention spéciale à la microbrasserie Le Ketch qui avait trouvé une solution avec sa patate accompagnant toute livraison de bières, mais qui a été obligée d’arrêter ses livraisons, car la Régie des alcools, des courses et des jeux a refusé d’accepter la patate chaude comme un plat cuisiné. Ce dossier n’est d’ailleurs pas nouveau, il traîne sur les pupitres de la Régie depuis au moins 2002 et nage en zone grise puisque la définition de repas dans la loi sur les infractions en matière de boisson alcoolique ne semble pas avoir été clairement définie et se lit comme tel: « Un ensemble d’aliments suffisants pour constituer le déjeuner ou le dîner d’une personne ». Mettez donc deux patates et nous voilà avec un ensemble d’aliments...

Il serait quand même plus facile d’autoriser les brasseries à vendre par correspondance et à faire livrer leurs bières comme bon leur semble, tant que tous les moyens sont pris pour vérifier l’âge légal du consommateur.

LA CONSIGNE MALMENÉE

Depuis le début de la crise, les détaillants n’acceptent plus les contenants consignés pour des raisons évidentes de santé publique. Le retour des bouteilles brunes est compromis et force donc les brasseries qui les utilisent à freiner leur production, par manque de bouteilles. Ce sont surtout les grandes brasseries qui subissent les conséquences de la rupture de la chaîne, mais également des microbrasseries qui utilisent encore la bouteille brune, de format 341 ml ou autre.

La problématique de la consigne n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs années, l’association des détaillants manifeste son inquiétude face à la récupération, puisque les contenants souillés sont stockés dans les magasins. En ce temps de COVID-19, le problème revient en avant-plan et des discussions sont en cours entre différents intervenants.

Le programme de la récupération volontaire ou obligatoire des contenants au Québec risque-t-il de changer après la crise sanitaire ? Je crois que oui. En 2014, j’avais écrit un éditorial dans le journal Bières et Plaisirs sur le besoin de revoir l’ensemble de la consigne au Québec et d’évaluer la création d’une entreprise autonome, avec des points de ramassage de tous les contenants consignables et réutilisables au Québec. Cela se fait dans d’autres provinces ou états. Pourquoi pas au Québec? L’après-crise verra peut-être nos contenants comme un investissement et non plus un fardeau.