Christiane Gagnon a toujours été attirée par les feux de la rampe. À la fois pour s’exprimer et écouter les gens. La politique nourrit encore ses deux besoins.

Christiane Gagnon: ma vie comme au cinéma

Un père policier blessé à la guerre, mais qui ne lui en parle jamais. Une mère gérante de magasin et présidente des Filles d’Isabelle de Chicoutimi. Mémère qui fume sans inhaler, coiffée d’un chapeau de paille. Il y a tante Albertine, organisatrice politique du quartier Saint-Roch, à Québec, et mononcle Johnny, joueur du Canadien de Montréal. Sans oublier Toinette et Germaine, les tantes qu’elle va visiter à Montréal seule en autobus dès l’âge de 12 ans.

Roman de Michel Tremblay? Plutôt l’histoire vécue de Christiane Gagnon. «J’ai grandi dans Les belles-sœurs!» s’esclaffe la politicienne, après avoir planté le décor de sa jeunesse pour le journaliste. «J’aurais aimé ça aller chez les Ursulines et grandir dans un couvent. Mais ce n’était pas ça. J’ai eu une vie de terrain.»

La candidate du Bloc québécois dans la circonscription de Québec aux présentes élections avait convié Le Soleil au Buffet de l'Antiquaire. Resto de la rue Saint-Paul, dans le Petit Champlain, quartier des galeries d’art où elle aime venir flâner pour décompresser.

C’est aussi là qu’il y a près de 40 ans, l’équipe de production du film Les Plouffe, sur lequel Mme Gagnon a travaillé et même été figurante, tenait ses quartiers. Mais le Buffet est fermé, vendredi matin, à cause d’un bris de hotte. Comme rien n’arrive pour rien, l’entrevue s’est déplacée à cinq portes de là, aux Cafés du Soleil. C’était prédestiné.

«J’ai eu une vie atypique. Je n’ai jamais eu de plan de carrière. Je me suis toujours adaptée à ce qui se passait. La vie m’a toujours amené des... défis, mais je peux dire que je suis heureuse», affirme la femme de 71 ans, qui effectue un retour après sept ans d’éclipse politique, elle qui a été députée fédérale du comté pendant 18 ans, de 1993 à 2011, toujours pour le Bloc.

Serrée dans un coin du café où se côtoient touristes et nouvelles mamans, Mme Gagnon est bien avec le monde. Un monsieur d’un âge certain vient la saluer et lui souhaiter bonne chance pour la campagne. Un collectionneur de vieilles voitures et sculpteur qu’elle a croisé au Week-end Vintage, tenu dans le même secteur, deux semaines plus tôt. Événement où elle s’est présentée en tenue des années 1920, style Charleston, robe et bandeau mince à l’avenant.

Vêtements pigés dans sa garde-robe personnelle, remplie d’ensembles de toutes sortes. Mais ne lui parlez pas de déguisements ou de costumes! Pas en ce lendemain de l’affaire Aladdin pour Justin Trudeau. Vêtue d’une veste de jeans décontractée, elle se demande à l’arrivée du photographe si elle n’aurait pas été mieux en tailleur, pour montrer son côté sérieux. «Je suis les deux!» constate-t-elle.

Digne d’un film

Tous ces habits rappellent son penchant pour le théâtre et le cinéma. Elle a déjà voulu être actrice. Puis, quand elle a enfin décidé de s’inscrire au Conservatoire d’art dramatique de Québec, il était trop tard. Fin vingtaine, elle était tout juste un an trop vieille, selon les règles de l’école. Dans la foulée des Plouffe, elle travaillera quand même dans le domaine du cinéma durant trois ans, à Ciné-Forum, avec les cinéastes Iolande Rossignol et Fernand Dansereau.

N’empêche que sa propre vie est digne d’un film. Dès son plus jeune âge, les personnages qui l’entourent s’avèrent plus intéressants les uns que les autres. Et les samedis soirs, ils se réunissent tous autour de la grosse télé que ses parents ont été parmi les premiers à avoir dans le quartier. Dans le salon de la maison érigée à l’ombre de l’église Christ-Roi de Chicoutimi, le groupe composé de membres de la famille, de voisins et d’amis compte en plus deux curés. Tous veulent voir à l’œuvre leur Canadien, avec qui l’oncle Johnny Gagnon, dit le Chat noir, a gagné la Coupe Stanley en 1931.

La petite Christiane danse au milieu du tableau, entre sa grande sœur et son petit frère d’origine autochtone adopté, qu’elle a «catiné en masse». Les deux sont aujourd’hui décédés.

Mais la petite Christiane n’aimait pas trop le hockey. La plupart du temps partie au coin de la rue en train d’apprendre des «danses carrées», ou folkloriques dirait-on aujourd’hui. Elle a toujours aimé la danse; vous pouvez encore la rencontrer aux soirées de danse des Salons d’Edgar, dans Saint-Roch. À l’époque, elle avait même participé à quatre émissions de télé aux côtés d’Ovila Légaré et de Robert Charlebois.

Toujours été attirée par les feux de la rampe. À la fois pour s’exprimer et écouter les gens. La politique nourrit encore ses deux besoins.

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Deuxième carrière

La politique est venue dans la quarantaine. Après sept années comme agente immobilière à succès, milieu où sa capacité à sceller une vente était devenue légendaire. Convaincante et convaincue.

Comme quand, à 12 ans, elle a été élue «mairesse» des Terrains de jeux de Chicoutimi, avec défilé et tout. Puis, à 45 ans, quand elle a battu le libéral Jean Pelletier et le conservateur Gilles Loiselle. Le premier avait été maire de Québec et chef de cabinet de Jean Chrétien; l’autre était député sortant tout juste nommé ministre des Finances du Canada, quelques mois plus tôt.

«L’abatteuse de géants», l’avait baptisée le journal français Le Figaro. Une main dans le dos, avec 54 % des suffrages, symbole de la première vague d’un Bloc québécois naissant et gagnant de 54 sièges sous la chefferie de Lucien Bouchard, à deux ans du deuxième référendum sur la souveraineté.

Mais l’euphorie de la victoire est de courte durée. Sa fille Annick, dans la jeune vingtaine, est diagnostiquée de la sclérose en plaques. Un autre «défi» que la vie met sur sa route et surtout sur celle de son seul enfant, pour qui elle se qualifie autant de maman que d’amie. Les deux femmes sont encore très proches, l’une à Québec et l’autre à Montréal, et la mère voit dans la fille un tempérament de meneuse qu’elle connaît trop bien.

Fouettée par le cynisme

Mme Gagnon a fait six mandats comme députée fédérale de Québec, avant d’être emportée à son tour par une autre vague, celle orange du NPD, en 2011. Un revers généralisé du Bloc, qui était alors resté avec quatre petits sièges aux Communes.

«J’ai pris du recul et ça m’a fait du bien», dit-elle, à propos de ses sept ans loin de la scène politique. Mais aussi loin de la retraite. Elle a présidé à plusieurs collectes de fonds de diverses fondations à Québec, dont celles de la Maison de Marthe qui vient en aide aux prostituées.

Puis le goût de revenir en politique est arrivé au cours de l’hiver dernier. Fouettée par le cynisme et le ras-le-bol entretenus par la population envers les politiciens. «On nous met tous sur le même pied, mais il y en a encore qui y vont par conviction», insiste Mme Gagnon.

Sa première rencontre avec le nouveau chef bloquiste, Yves-François Blanchet, au printemps, a vite confirmé leurs atomes crochus. «On était tous les deux bien occupés sur nos téléphones et on s’est aperçus que c’était tous les deux notre fête, ce jour-là, le 16 avril! On n’est pas nés la même année, par contre...» laisse tomber la dame toujours très énergique, ajoutant que son signe astrologique, le bélier, la définit très bien.