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Survivre à la mort de son enfant
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Survivre à la mort de son enfant
«Dans le deuil, il faut que tu continues à vivre»: Martin Provencher et d'autres parents qui ont vécu la mort tragique de leur enfant racontent comment ils ont surmonté cette épreuve.
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Martin Provencher, papa de Cédrika: continuer malgré l’absence [VIDÉO]

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Martin Provencher, papa de Cédrika: continuer malgré l’absence [VIDÉO]

Paule Vermot-Desroches
Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
TROIS-RIVIÈRES — Bien en évidence sur le mur du salon de la maison de son père, le large sourire et les yeux rieurs de Cédrika Provencher prennent toute la place dans ce cadre qui trône au cœur de la pièce. Chez Martin Provencher, ça se voit, Cédrika continue de vivre, d’être présente, même si elle n’occupe pas tout l’espace. Elle a sa place, tout simplement.

«Elle fait partie de ma vie. Il ne faut pas que ça devienne une obsession, et à l’inverse il ne faut surtout pas la tasser complètement. Elle est là et fait partie de ma vie», confie Martin Provencher.

Dans l’histoire récente du Québec, l’enlèvement de Cédrika Provencher près du parc de la rue Chapais à Trois-Rivières en juillet 2007, puis la découverte de ses ossements huit ans et demi plus tard dans un boisé à quelques kilomètres de là, a marqué les esprits de toute la province. Cet été-là, la fillette de neuf ans est tombée dans les griffes d’un prédateur qui, encore aujourd’hui, n’a pas été traduit devant les tribunaux pour le geste qu’il a commis.

Pour Martin Provencher, le véritable deuil a débuté le jour où sa fille a été retrouvée, en décembre 2015. «Avant ça, c’est impossible de commencer quoi que ce soit. On avait un combat à mener, celui de la retrouver», explique-t-il. Au fil de ce combat, il n’a pas souvent remué les souvenirs afin de garder le focus sur sa mission. Après la découverte des ossements, il s’est permis de rouvrir des boîtes dans lesquelles il avait rangé quelques effets qui appartenaient à sa fille.

«Et là tu ouvres tout ça, et ce sont des souvenirs qui reviennent. C’est là que c’est réel. Je me suis permis de pleurer, de planter un peu aussi. C’est un cheminement que tu n’as pas le choix de faire», explique celui qui, malgré qu’il ait été très présent sur la scène publique durant les huit années et demie de disparition de sa fille, s’est complètement effacé une fois la petite retrouvée.

«Dès qu’elle a été retrouvée, il n’y a plus eu d’apparitions. C’était à moi, ce moment-là. Le but de tout ce qu’on avait fait, c’était de la retrouver, et c’est ce qui est arrivé. Le monde n’a pas su quand étaient les funérailles, parce que c’était des moments intimes, à nous autres», se souvient-il.

Cédrika Provencher

Alors, pourquoi accepter maintenant de parler de son histoire et de son cheminement, au lendemain de la découverte de Romy et Norah Carpentier? «J’en parle parce que ça peut aider, j’imagine. Le deuil qui s’en vient pour cette maman et pour la famille va être long. Il faut s’écouter et prendre conscience de chacun des moments. Souvent, on a tendance à s’isoler après un moment comme ça. On le vit chacun à sa manière, mais il faut prendre le temps», souligne celui qui dit avoir trouvé du réconfort à certains moments dans la solitude, sans pour autant tasser complètement son entourage. Le travail l’aura également aidé à garder le cap, en ayant l’esprit occupé et en s’accomplissant professionnellement.

«Dans le deuil, il faut que tu continues à vivre et à te faire plaisir. Il y a plein de choses qui nous accrochent à la vie, c’est au jour le jour. J’ai pris le temps, il faut le prendre, ne pas le repousser, ne pas l’ignorer, ne pas se penser plus fort», indique celui qui dit avoir pu compter sur ses amis et sur certaines passions, comme la moto par exemple, pour trouver des petits bonheurs au quotidien.

Justice

Mais comment arriver à faire un deuil complet quand on sait que l’assassin de sa fille est toujours au large? «Il faut se détacher de ça, des choses sur lesquelles on n’a pas de contrôle. Même si j’entretenais une haine, une colère, ça me détruirait au contraire. Cette partie-là, c’est le travail policier. S’ils ne le retrouvent jamais, je ne peux pas avoir cette colère-là pour toujours en dedans de moi, ça ne m’intéresse pas», mentionne-t-il.

L’appui du public à travers toutes ces années l’a tout de même aidé à cheminer dans son deuil, et Martin Provencher se doute bien que la maman de Norah et Romy pourra également compter sur ce soutien indéfectible de la communauté.

«On sent que les gens sont derrière nous. D’avoir le soutien de toute la population et les mots, oui ça aide. C’est comme de recevoir des tapes dans le dos, d’avoir du monde qui nous tient», croit-il.

Mais se remet-on un jour de la perte d’un enfant? Lorsque la question, aussi directe soit-elle, tombe, Martin Provencher ne peut retenir ses larmes. «La question est directe, alors l’émotion est directe... Ça reste la perte d’un enfant. Tu vis avec. Ça fait partie de notre vie. Tu poserais cette question-là à n’importe qui, personne ne va te répondre que oui. Mais la vie continue, on a du bonheur pareil, on ne reste pas dans le creux qu’on peut avoir au moment où on perd notre enfant. Mais c’est là, c’est toujours là et tu vis avec», confie-t-il.

Aujourd’hui, Cédrika serait sur le point de célébrer ses 23 ans. «Tu te places dans le temps et tu te demandes souvent où elle en serait rendue. Je passe encore toutes les semaines au cimetière. Ce moment-là, les minutes que je prends, ça amène à des idées comme ça. Où en serait-elle rendue? C’est normal de se poser ces questions», mentionne Martin Provencher.

Genny Harvey, maman de Vixy et Alexandre: accepter de ne jamais s’en remettre

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Genny Harvey, maman de Vixy et Alexandre: accepter de ne jamais s’en remettre

Paule Vermot-Desroches
Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
SHAWINIGAN — Perdre un enfant est tellement contre nature que même la langue française n’a pas pu penser à un mot pour le nommer. «On peut être veuf quand on perd un conjoint. On peut être orphelin quand on perd nos parents. Mais quand on perd nos enfants, on est quoi? Moi, depuis 18 ans, je dis que je suis désenfantée».

Genny Harvey n’a pas souvent donné d’entrevues depuis la mort de Vixy et Alexandre, le 29 décembre 2002. La sexologue et psychothérapeute de Shawinigan se sera prononcée maintes fois dans les médias dans le cadre de son travail. Mais comme maman, très peu. Pourtant, elle accepte l’invitation que Le Nouvelliste vient de lui faire, au lendemain de la mort de Norah et Romy Carpentier. Pourquoi?

«Par solidarité avec leur maman. Ce qu’elle s’apprête à traverser, je l’ai vécu aussi. D’ailleurs, quand la poussière sera retombée, quand les papiers auront fini d’être remplis, quand le cours de la vie normale aura repris pour ceux qui l’entourent, quand le téléphone ne sonnera plus autant, je me promets de la contacter. C’est là qu’elle en aura le plus besoin. Si elle souhaite me parler et me rencontrer, je serai là», confie Genny Harvey.

Le 29 décembre 2002, Vixy, 12 ans, et Alexandre, 10 ans, se trouvaient chez leur papa à Trois-Rivières. En pleine nuit, un incendie a éclaté dans le logement, alors que leur père avait momentanément quitté pour faire une course en taxi. Les enfants n’ont pas survécu.

Bien que sur le coup, elle dit avoir flirté avec la folie, Genny Harvey se souvient avoir choisi de continuer à vivre, autant que cela puisse être possible. «La folie n’était pas une option pour moi, je ne pouvais pas tomber car il y avait trop de monde autour de moi. Ça a été une affaire d’équipe avec mon beau Denis (son conjoint de l’époque devenu son mari par la suite) et tous ceux qui m’entouraient», se souvient Mme Harvey.

Se replonger rapidement dans le travail aura été d’un grand secours pour elle. «Je suis retournée travailler le 5 février 2003, à peine quelques semaines après la mort des petits. Il y avait juste là, dans le travail, que j’avais un break, que je ne pensais pas constamment à eux, car je devais me concentrer à 100 % sur mes clients. Ils avaient besoin de moi eux aussi», mentionne Genny Harvey,

Vixy et Alexandre étaient d’ailleurs très fiers de leur mère, de ses diplômes, de ses interventions comme spécialiste dans les médias, de toute l’aide qu’elle apportait aux gens.

«Si je devais donner un conseil à cette maman, c’est ça. Identifier ce qui rendait ses enfants fiers d’elle, et s’appliquer à tout faire et à tout être pour qu’ils continuent d’être fiers d’elle», confie-t-elle.

Vixy, 12 ans, et Alexandre, 10 ans, ont péri dans un incendie, le 29 décembre 2002, alors qu'ils se trouvaient chez leur père, à Trois-Rivières.

Pour celle qui a un cheminement professionnel dans le monde de la psychologie, la pente n’aura pas pour autant été plus facile à remonter. Se remet-on un jour de la mort de ses propres enfants? «J’ai posé la question un jour à un ami dans le domaine. Quand est-ce que je vais en revenir? Aujourd’hui, je sais que je n’en reviendrai jamais. J’accepte de ne jamais m’en remettre», mentionne-t-elle, sereinement.

Et bien qu’elle avait 37 ans au moment de leur mort et qu’elle venait de rencontrer son conjoint, l’idée d’avoir d’autres enfants n’a jamais été envisageable. «C’était hors de question que j’aie d’autres enfants. C’était Vixy et Alexandre que je voulais. Ça a toujours été eux, mes enfants», confie-t-elle

Elle a donc «donné la vie autrement», comme elle se plaît à le dire, en faisant pousser chaque année un jardin, des fleurs et des légumes, un exercice plein de sens pour elle. Son jardin, qu’elle s’emploie à nous faire visiter fièrement, témoigne d’ailleurs de son amour pour cet exercice. Son chien, fidèle compagnon des douze dernières années, l’aide aussi beaucoup.

Deuil de l’avenir

Aujourd’hui, Vixy serait sur le point de fêter ses 30 ans, et Alexandre aurait 28 ans. Vixy serait probablement déjà devenue vétérinaire, comme elle rêvait de le devenir depuis qu’elle avait deux ans, et qu’elle disait «docteur animaux, maman?» Alexandre, quant à lui, aurait probablement commencé sa carrière en médecine, lui qui voulait devenir médecin, «pour ne jamais que tu meures, maman»!

Perdre ses enfants, c’est apprendre à faire le deuil de l’avenir, constate Genny Harvey. À faire le deuil du bal des finissants, du premier appartement qu’on ne peinturera pas avec eux, du moment où ils nous apprendront qu’on deviendra grand-maman.

«Mais le plus dur, ce n’est pas ma perte. C’est qu’eux ne vivent pas. La vie est tellement belle et bonne, et ils n’ont pas pu en profiter», déplore-t-elle.

Après l’incendie, Genny Harvey a entamé des procédures au civil contre la Ville de Trois-Rivières, les propriétaires de l’immeuble et le père des enfants, des procédures qui se sont étirées jusqu’en Cour d’appel. La Cour lui aura donné raison en partie, condamnant le père et les propriétaires de l’immeuble à verser des dommages et intérêts pour avoir été négligents, spécialement en ce qui concerne la présence de détecteurs de fumée fonctionnels.

«J’ai été fière de les défendre, de les avoir défendus jusqu’en Cour d’appel. J’aurais tout fait pour les défendre de leur vivant, il n’était pas question que je les laisse tomber», insiste Genny Harvey,

Dans un avenir rapproché, Genny Harvey aimerait écrire un livre au sujet du deuil des enfants. Elle n’y racontera pas forcément son histoire, mais davantage des pistes de réflexions et de solutions pour les parents endeuillés.

«J’essaie le plus possible d’être dans la reconnaissance. J’ai été chanceuse d’avoir été leur maman», lance-t-elle.

« Ça ne cicatrise jamais »

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« Ça ne cicatrise jamais »

Patricia Rainville
Patricia Rainville
Le Quotidien
Un énorme trou. Un trou qui ne se remplit plus jamais. C’est avec cette image que Marlaine Dallaire, dont le fils Maxime a été tué il y a neuf ans, explique comment se sent un parent qui perd un enfant. « Il faut s’accrocher aux belles choses. Mais ça reste un film d’horreur. »

Maxime Dallaire-Gobeil avait 27 ans lorsqu’il a été tué par arme blanche au Motel Richelieu de Jonquière. C’était le 25 octobre 2011. Une transaction de drogue qui s’est terminée en drame. Personne n’a été reconnu coupable de ce meurtre.

La maman de Maxime pense à lui plusieurs fois par jour. Tous les jours. Plus les années passent, plus la douleur s’estompe et se transforme, mais elle reste encore bien ancrée en elle. « On dit que le temps arrange les choses. On n’aime pas se le faire dire. Mais c’est vrai », explique Mme Dallaire, lors d’un entretien accordé au Progrès.

Cette douleur est ravivée par tous les drames qui font la manchette, comme la mort des deux fillettes de Lévis, Norah et Romy.

« Perdre un enfant, c’est la pire chose qui puisse arriver. Perdre un conjoint ou un parent, c’est déjà terrible, mais un enfant, ça ne cicatrise jamais. Il n’y a pas de mots pour l’expliquer. On dit veuf ou orphelin lorsqu’on perd un conjoint ou un parent. Mais que dit-on pour un parent qui perd un enfant ? C’est vraiment comme un trou qui reste vide. Un morceau de nous-même qui part en même temps que lui », explique la dame, qui recommence à peine à pouvoir penser à Maxime sans être rongée par la douleur.


« On dit veuf ou orphelin lorsqu’on perd un conjoint ou un parent. Mais que dit-on pour un parent qui perd un enfant ? C’est vraiment comme un trou qui reste vide. »
Marlaine Dallaire

« Je viens justement d’accrocher une belle photo de Maxime chez moi, que je trouve drôle. Il me fait sourire et ça m’apaise. Avant, c’était trop difficile. Maintenant, ce que j’ai peur, c’est d’oublier sa voix, son visage, comment il était », confie Mme Dallaire, qui a su être bien entourée lorsque le drame s’est produit.

« J’ai un autre fils et j’ai beaucoup de proches. Avec le père de Maxime, même si nous n’étions plus ensemble, on s’est beaucoup soutenus. J’ai consulté, j’ai demandé de l’aide. Sinon, je ne serais pas passée au travers », explique Marlaine Dallaire, qui affirme que le sentiment de culpabilité qui accable les parents endeuillés est difficile à contrôler.

« Même s’ils ont 27 ans, qu’ils ont une vie, qu’ils prennent leurs propres décisions, ça reste nos bébés. On culpabilise, même si on sait que ce n’est pas de notre faute », ajoute la mère de Maxime.

Perdre un être cher de façon violente, comme c’est le cas pour Mme Dallaire, c’est aussi devoir affronter les médias, note-t-elle.

« L’histoire de Maxime a fait la Une des journaux. L’histoire a été rappelée chaque fois qu’il y avait des développements judiciaires. Ç’a duré quatre ans. C’est difficile pour un parent de subir ça et de toujours revoir la photo de notre enfant sur le journal ou à la télé, et de réentendre comment il est mort. C’est certain que j’avais peur d’être jugée, étant donné la façon dont il est décédé, mais j’ai été bien entourée », souligne la dame, qui est devenue une mère beaucoup plus inquiète qu’elle ne l’était, surtout avec son autre fils et ses petits-enfants.

Maxime aurait eu 36 ans cette année. Son meurtrier n’a jamais été traduit en justice. C’est aussi ce qui fait mal à la mère. Mais elle s’accroche maintenant aux doux et beaux souvenirs de son fils qui la protège de là-haut.

« La vie est tout de même belle. Mais je m’ennuie énormément de lui », laisse tomber Marlaine Dallaire.

Donner un sens à l’absence

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Donner un sens à l’absence

Marie-Christine Bouchard
Marie-Christine Bouchard
La Tribune
Ce samedi matin là, Justin Lefebvre était très excité : le garçon qui venait lui-même de célébrer son huitième anniversaire était invité à aller fêter celui de son copain Elliot. Justin avait tellement hâte de participer à la fête!

« C’est Benoit, son papa, qui allait le reconduire. Juste avant qu’il parte, j’ai mis de la crème solaire à mon garçon. J’ai pu toucher sa peau... Justin était tellement content d’aller à la fête qu’il m’a fait un gros câlin en me souhaitant bonne journée, puis il est parti… » se souvient Marie-Pier Savaria.

Arrivé chez son ami Elliot, Justin a aussitôt été invité à enfiler son maillot et à filer dans la piscine où le fêté et des amis se trouvaient déjà, nageant et s’amusant sous la surveillance d’un adulte. Benoit Lefebvre est parti après avoir salué son fils pour la toute dernière fois.

« Je m’en souviens, je m’en allais faire une commission. En chemin, j’ai croisé une ambulance. Je parlais au téléphone avec mon frère et j’ai vu que le père d’Elliot me téléphonait. Je me suis dit que j’allais le rappeler dans quelques minutes. Mais il a rappelé une deuxième fois. Puis une troisième fois. Là j’ai répondu. Il était en panique. J’ai fait demi-tour et je suis retourné chez eux », se souvient Benoit Lefebvre.

À son retour, Benoit Lefebvre a découvert son fils inconscient, en arrêt cardiaque, couché sur le patio. Autour de lui, plein de personnes s’activaient. Les manœuvres de réanimation avaient été commencées dans les secondes suivant la découverte de l’enfant inconscient dans la piscine. Le papa d’Elliot et deux autres personnes présentes à la fête étaient médecins.

Les ambulanciers paramédicaux et les premiers répondants sont rapidement venus prêter main-forte. Justin a donc reçu très rapidement les meilleurs soins qu’il est possible d’espérer dans de pareilles circonstances; il avait toutes ses chances de s’en sortir.

Mais c’était pourtant là que devait s’arrêter le chemin de Justin malgré tous les efforts déployés pour le ramener à la vie. Le jeune garçon aux cheveux roux et aux yeux bleus si vifs, qui vivait sans perdre une minute, qui aimait tant « travailler » plutôt que jouer, allait être déclaré en état de mort cérébrale le lendemain après-midi aux soins intensifs pédiatriques de l’Hôpital Fleurimont.

L’enfant s’amusait tout bonnement à s’hyperventiler pour rester sous l’eau le plus longtemps possible, comme le font tellement d’enfants. Or cette pratique peut faire perdre connaissance subitement, et, pour des raisons qui ne sont pas bien comprises, provoque un taux important d’échec de la réanimation cardiorespiratoire.

« Pour nous, c’était le week-end de la fête des Pères, on avait un souper prévu dans ma famille le soir à Saint-Hyacinthe, on avait une belle vie bien remplie, tout allait bien... Rien ne nous préparait à ce que notre vie bascule comme ça », lance doucement Marie-Pier Savaria. 

C’était le 17 juin 2017. Il y a tout juste trois ans maintenant que Justin a été arraché aux bras bienveillants de ses parents et de ses deux petits frères.

Mais c’est aujourd’hui un message d’espoir que le couple, ce « bon team » comme ils se décrivent, souhaite livrer aux parents qui ont perdu ce qu’ils ont de plus précieux.

« Il y a de l’espoir, même après une grosse tempête », assure Marie-Pier Savaria.

L’espoir malgré la tempête

Ébranlés, secoués, Marie-Pier Savaria et Benoit Lefebvre ont réussi à poursuivre leur route transformée ensemble, main dans la main, en compagnie d’Émile et Victor, leurs deux fils plus jeunes qui ont aujourd’hui 8 ans et 5 ans, sans jamais oublier un seul instant leur beau et grand Justin.

Le chemin de leur restauration est parsemé de moments difficiles, de beaux moments aussi, de journées et même de périodes qui vont moins bien, de nouveaux projets aussi, dans une recherche pour redonner un sens à un événement qui n’en a pourtant aucun.

Parmi les choses qui ont pu aider le couple à assumer le choc : le don d’organes. « Justin a pu faire don de ses organes à sa mort. On sait que les quatre enfants qui ont reçu ses organes vont toujours bien aujourd’hui grâce au don de Justin », raconte sa maman sans cacher toute sa fierté pour son jeune héros.

« Cette année, notre fils Émile, qui a 8 ans, devait faire une présentation orale sur son héros préféré. Il a choisi son frère parce qu’il a donné ses organes et sauvé des vies! C’était tellement beau », souligne Mme Savaria.

Les parents ont voulu aller plus loin encore. La première étincelle de ce projet est venue d’Elliot, l’inséparable copain de Justin. « Aux funérailles, Elliot est venu me voir en me disant : « Benoit, il faut que je te parle de quelque chose… » Il avait eu l’idée qu’on fasse une fondation au nom de Justin pour qu’on se souvienne de lui. C’est incroyable qu’il ait pensé à ça à 8 ans », se rappelle Benoit Lefebvre, soulignant que le couple est toujours proche d’Elliot et de ses parents.

C’est ainsi qu’est née la Fondation Justin-Lefebvre, moins de six mois après sa mort, avec une double mission : promouvoir le don d’organes et remettre de l’équipement sportif aux enfants de milieux défavorisés qui n’auraient pas les moyens de faire du sport autrement.

« Justin vit encore grâce à la fondation. Ça nous fait chaud au cœur. Récemment, nous avons pu fournir 40 000 $ pour la construction d’un terrain de soccer synthétique à l’école primaire Jean-XXIII de Sherbrooke, où il y a beaucoup d’enfants immigrants pour qui c’est le soccer qui est leur passion », relate Benoit Lefebvre avec beaucoup de fierté dans les yeux.

Du temps, c’est ce qu’il faut pour se rétablir tout en portant le deuil de son enfant. « Il faut s’entourer, il faut s’outiller, il faut se soutenir. Et ça devient de plus en plus facile avec le temps même si le deuil est toujours là… » résume doucement Mme Savaria.

« Si j’ai pu survivre, elle le peut et elle le doit »

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« Si j’ai pu survivre, elle le peut et elle le doit »

Mélanie Noël
Mélanie Noël
La Tribune
« Je comprends très bien la mère pour avoir aussi perdu deux filles. C’est tout un vol. Elle s’est fait voler ses filles, sa vie, ses rêves. C’est terrible », a témoigné Pierre-Hugues Boisvenu en pensant à Amélie Lemieux, la mère de Romy et Norah Carpentier.

Celui qui a perdu son aînée, Julie, assassinée par un récidiviste en 2002, et sa fille cadette, Isabelle, décédée dans un accident de voiture en 2005, tentera de rencontrer la mère de Romy et Norah la semaine prochaine. « Je serai à Québec alors si j’ai la chance de la rencontrer, je le ferai. J’aimerais lui exprimer toute la sympathie et la compréhension que j’ai pour elle. Si je peux prendre un peu de sa douleur sur mes épaules, je le ferai », souligne le sénateur.

« Ce drame est insensé. Et le grand défi d’un deuil, et ça vaut pour tout le monde, est de donner un sens à la perte d’un proche. Pour ne pas mourir avec nos enfants qui partent aussi subitement, aussi dramatiquement, on doit recréer sa vie, ses rêves. Tout est à rebâtir. J’espère qu’elle sera bien entourée pour ce long pèlerinage qu’elle entame en elle-même. »

M. Boisvenu a été touché, lundi, par le message qu’Amélie Lemieux a livré devant les caméras. Un hommage à ses filles prononcé dans la douleur. Et des remerciements aux équipes de recherche et à la population. 

«Il faut comprendre et l’entourer d’amour»

« On ne doit pas juger le geste qu’elle a posé. Il correspondait à ses émotions et à son chagrin. Il faut comprendre et surtout l’entourer de beaucoup d’amour. Nous, on a eu la chance, lors de la mort de nos filles, d’être entourés de toute la collectivité sherbrookoise. Ça nous a beaucoup aidés à préparer notre deuil. Tout Sherbrooke avait kidnappé notre douleur pour tenter de la dissiper. La peine que j’ai pour la mère de Romy et Norah, c’est qu’elle vivra cette douleur pendant la pandémie. Et qui dit pandémie, dit absence de rapprochement. Ça va être difficile », note M. Boisvenu, espérant que les messages de compassions virtuels réussiront à réconforter, autant que faire se peut, la mère endeuillée. 

« À cause de la pandémie, elle devra penser à la manière dont aura lieu le service de ses filles. Nous on n’a pas eu à penser à ça. »

Il y a plusieurs façons de perdre un enfant. Un crime, un accident, une maladie. « Quand Julie a été assassinée, j’étais rempli de rage pour le récidiviste. Quand Isabelle est décédée, cette rage a été dirigée vers Dieu, car je me disais que j’avais donné une fille à ma cause, à la mission que la vie m’a donnée. Mais deux, c’était incompréhensible. La dame aussi doit être remplie de questions. Pourquoi elle? Pourquoi ses deux enfants? Pourquoi l’ex-conjoint a-t-il agi de la sorte? »

Quinze ans après la mort d’Isabelle et dix-huit ans après celle de Julie, est-ce que la douleur demeure? « La douleur se dissipe avec le temps, mais la peine, jamais. La peine demeurera. Perdre deux enfants, c’est comme être paraplégique de la vie. Mais on peut faire des miracles même avec ce handicap. » 

« La violence familiale, un fléau »

« Si mon cheminement peut être une lumière au bout du tunnel pour elle, tant mieux », ajoute M. Boisvenu rappelant que, malheureusement, il y a beaucoup de familles qui ont vécu ce que Mme Lemieux vit. 

« L’Association de personne assassinée compte beaucoup de familles. Elle n’est pas seule. Si j’ai pu survivre, elle le peut. Et elle le doit. Pour elle. Pour sa famille. Et ce sera plus facile avec l’aide de gens qui sont passés par le même drame qu’elle. »

Le fondateur de l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues souligne que la violence familiale est un fléau. « Je travaille présentement avec un groupe de 72 femmes dont la majorité sont victimes de violence conjugale et de tentative de meurtre. Il faut donner à ses femmes le moyen de se protéger et de protéger leurs enfants. »

« On ne peut pas vivre au Québec chaque année avec l’équivalent (d’une tuerie) de la Polytechnique et se croiser les bras. » 

Les solutions passent par le Code criminel, croit le sénateur. « Le code est très timide sur la violence familiale. Je préconise un chapitre complet qui traitera des hommes qui ne respectent pas leur ordonnance de cour, des hommes qui sont des récidivistes. On a des moyens techniques pour les contrôler. Je pense au bracelet électronique. Un récidiviste ne se soigne pas tout seul. On doit l’obliger à suivre une thérapie de la même manière qu’on oblige des gens qui ont des problèmes d’alcool au volant. Et s’ils ne suivent pas les thérapies, on doit imposer des sentences graves, longues. Ces hommes-là doivent être devant des choix qui les mèneront à aller chercher de l’aide. Et non penser que parce qu’on fait des publicités à la télévision, ces gens-là changeront de comportement », estime M. Boisvenu.

Perdre un enfant : « Un deuil contre nature »

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Perdre un enfant : « Un deuil contre nature »

Marie-Christine Bouchard
Marie-Christine Bouchard
La Tribune
Les parents qui perdent un enfant en porteront le deuil pour le reste de leur vie. Ils pourront retrouver la joie, la lumière, des projets, mais « ce sera rarement une vie comme avant », estime la psychologue Anne Brault-Labbé, spécialiste du deuil périnatal. « La plupart du temps, c’est une blessure dont la douleur finira par être moins vive, mais elle laissera des marques importantes. »

Le deuil porté par Jeanne Béland en est une bonne illustration. Par un beau matin d’avril, sa petite Antoinette s’est fait opérer après s’être fracturé la jambe. Ça devait être une opération simple, rien de très compliqué. La fillette de huit ans est pourtant décédée plus tard dans la journée à la suite de complications chirurgicales. C’était en 1958.

« Je me rappelle que je suis rentrée chez nous à pied sans comprendre ce qui m’arrivait. J’avais de la misère à marcher. Je marchais croche, comme si j’avais trop bu. J’avais mes huit autres enfants. J’ai fait le souper, mais je n’étais comme pas là. Rien n’a plus jamais été pareil », se rappelle Jeanne Béland, 90 ans aujourd’hui.

Ça fait aujourd’hui 62 ans qu’Antoinette est partie sans avertissement ni un dernier au revoir pour sa maman.

Jeanne Béland a perdu sa fille Antoinette en 1958. Elle continue de penser à elle chaque jour même si elle a bien peu de photographies pour la revoir.

« J’ai eu une bonne vie quand même. J’ai pu être heureuse encore. Mais il n’y a pas une seule journée dans ma vie où je n’ai pas pensé à ma fille. Aujourd’hui, je n’ai pas peur de mourir. Je sais que je vais aller rejoindre ma fille au ciel, et c’est la récompense que j’attends depuis le jour où elle est morte », dit tout doucement la nonagénaire, un sourire sur ses lèvres, l’air serein.

Garder espoir

Le deuil d’un enfant marque donc à tout jamais. Mais il faut garder espoir, insiste Anne Brault-Labbé, psychologue et spécialiste du deuil périnatal, professeure titulaire à l’Université de Sherbrooke et directrice du Laboratoire de recherche en psychologie existentielle.

Les parents qui deviennent orphelins de leurs enfants font donc face à un des stress les plus immenses qui puisse être imaginé. Cette perte tragique « mobilise des mécanismes d’adaptation très importants. C’est un deuil très important, c’est une perte contre nature », précise Mme Brault-Labbé.

« C’est non seulement le deuil d’un enfant, mais c’est aussi une perte qui peut bouleverser notre vision de la vie, notre sentiment de confiance, qui peut bousculer tous nos projets, qui brise tous nos repères. Au niveau identitaire, c’est majeur. Il y a une reconstruction à faire vers quelque chose de différent », ajoute-t-elle.

Pas de « bonne façon »

Mme Brault-Labbé insiste : il n’y a pas qu’une seule façon de porter un deuil, ni « une bonne » ou « une mauvaise » façon de le vivre.

Il n’y a donc pas « d’évolution normale » du deuil d’un parent pour son enfant, et Anne Brault-Labbé précise qu’il est normal que ce soit un deuil qui puisse prendre une place importante durant « quelques mois », voire « quelques années ».

« Les grandes étapes du deuil nous donnent une idée de l’évolution d’un deuil. Mais un modèle plus récent du deuil décrit autrement le processus par lequel les individus s’adaptent à la perte d’un proche qui leur est cher. Ce modèle suggère que l’expérience de deuil implique un mouvement entre la perte, soit le travail émotionnel du deuil, et la restauration, soit l’adaptation à une nouvelle vie, avec de nouveaux rôles », précise la psychologue.

Quand le parent se trouve à l’étape de la perte, il est très centré sur ce qu’il a perdu. « Il y a beaucoup d’émotions, de tristesse, un sentiment de manque, la personne va aller dans la chambre de son enfant, va avoir besoin de regarder ses objets pour s’en souvenir. Cette phase est souvent plus aigüe au début », soutient la professeure de l’UdeS.

Puis vient la deuxième phase, celle de la restauration : « La personne recommence à essayer de vivre, à essayer de se changer les idées, à assumer ses responsabilités… »

Être présents longtemps

Pour aider les parents à apprendre à vivre avec leur perte, la psychologue recommande aux parents et amis d’être près d’eux pendant longtemps et d’oser poser des questions franchement même quand le tourbillon de la vie quotidienne a rattrapé les proches.

« Il y a un malaise pour les gens d’être confrontés à l’impuissance, de ne pas savoir quoi dire ou quoi faire pour soulager la peine des parents. Mais il faut continuer d’être là, pour vrai, quitte à le nommer qu’on ne sait pas quoi dire ni quoi faire, mais qu’on peut être là pour écouter ou pour aider avec les tâches quotidiennes ou les repas », soutient la psychologue.

Puis entre en ligne de compte le grand pouvoir de l’être humain de s’adapter aux épreuves auxquelles il est confronté.

« Les mécanismes de résilience des êtres humains sont souvent impressionnants et plusieurs parents vont essayer de transformer cette expérience-là, même si elle n’a pas de sens, en quelque chose de constructif, par exemple en s’impliquant dans une cause associée au contexte du décès de leur enfant ou dans du bénévolat ou en créant des œuvres artistiques à partir de cette expérience-là.

« Ceux qui ont d’autres enfants vont puiser dans leurs ressources pour rester disponibles à eux, continuer de prendre soin d’eux, pour les accompagner. Plusieurs parents trouvent donc des voies pour continuer de donner du sens à la vie et à leur vie.

« Toutefois ils peuvent avoir besoin de soutien pour le faire, d’où l’importance que des ressources leur soient accessibles et que leur entourage dispose aussi d’outils, de connaissances, de guides pour leur offrir du soutien », insiste la psychologue Anne Brault-Labbé.

[MATIÈRE À RÉFLEXION] Les hommes, des chênes rigides... jusqu’à la cassure 

LE MAG

[MATIÈRE À RÉFLEXION] Les hommes, des chênes rigides... jusqu’à la cassure 

Mélanie Côté
Mélanie Côté
Le Quotidien
L’alerte Amber déclenchée la semaine dernière et la chasse à l’homme qui a suivi pour retrouver Martin Carpentier ont retenu l’attention partout au Québec, et même en dehors des frontières de la province. Formé à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) en sciences sociales, Sébastien Ouellet, directeur général du Centre de ressources pour hommes Optimum et président du Regroupement intersectoriel sur les réalités masculines du Saguenay–Lac-Saint-Jean (RIRM SLSJ), se prononce sur la situation des hommes en détresse.

Q: On entend souvent dire que les hommes hésitent avant de demander de l’aide. Est-ce réellement le cas ? Pourquoi ?

R: Oui, c’est le cas. De nombreux chercheurs ont essayé de comprendre ce qui décourageait les hommes de demander de l’aide. Il n’y a pas tant de différences fondamentales, entre les hommes et les femmes, mais c’est plutôt la manière dont nous sommes éduqués qui nous amène à être et à agir différemment. C’est ce qu’on appelle les stéréotypes de genre. On s’attend généralement d’un jeune homme qu’il règle ses problèmes par lui-même, avec force, confiance, persévérance et détermination. Pour le dire simplement, les hommes tendent à voir la demande d’aide comme un échec et préfèrent se débrouiller seuls... « comme un vrai gars est censé faire ». Ils ne demandent de l’aide qu’en dernier recours, après avoir épuisé leurs outils personnels. Alors que le bambou résiste au vent en étant souple, les hommes ont tendance à incarner un chêne rigide qui résiste au vent... jusqu’à son point de cassure. À ce moment-là, ils ne viennent pas pour un seul problème, mais pour un « cocktail » composé du problème d’origine et de toutes sortes de difficultés s’étant ajoutées. Les gars nous disent qu’ils ont la mèche courte alors qu’en réalité, ils l’ont laissée brûler trop longtemps avant de réagir. Le choc des réalités devient brutal ; leur situation, plus difficile à accepter, à régler. Ils peuvent avoir l’impression que la montagne est insurmontable, avec des résultats tragiques.

Q: Est-ce qu’un événement comme celui que nous avons connu récemment entraîne une hausse dans les demandes de consultation ?

R: Ces événements nous déstabilisent tous, quel que soit notre genre. Il y a des hommes qui vont se sentir interpellés. Ce ne sera pas nécessairement parce qu’ils s’imaginent eux-mêmes pouvant commettre le même geste, car rares sont ceux qui se l’admettent. Il a été démontré, par exemple, qu’en cas de catastrophe ou de crise, comme celle que nous vivons depuis plusieurs mois, les impacts sur la santé mentale se font sentir beaucoup plus rapidement chez les femmes que chez les hommes. Pour eux, les impacts sont en décalage et apparaissent plus tard. Ce qui a pour conséquence que les apparences causent une sous-estimation de leurs problématiques vécues. On peut formuler l’hypothèse que certains hommes trouveront dans cet événement une résonance ; en espérant que ceux-ci trouveront le courage de demander de l’aide. Une chose est sûre : il n’est jamais trop tard pour le faire.

Q: Depuis quelques années, plusieurs organismes ont tenté d’aider les hommes à consulter avant qu’il ne soit trop tard. Est-ce que les efforts ont porté leurs fruits ou est-ce toujours aussi tabou ?

R: On voit des progrès encourageants. Les masculinités sont des modèles sociaux en mouvement. Nos organismes participent à cette évolution, mais il y a tant d’autres facteurs, à commencer par les hommes eux-mêmes, qui n’élèvent plus leurs fils de la même manière qu’ils ont été élevés. Parmi les signaux encourageants, il faut noter la baisse des taux de suicides et d’homicides, même s’ils restent évidemment trop élevés. On a donc là un indice que les hommes demandent de l’aide plus souvent avant de commettre l’irréparable et que les proches sont à l’affût. On n’a jamais autant parlé des problèmes sociaux de violence dans les médias et cela joue aussi un rôle.

Un autre indice encourageant est l’âge de la première demande d’aide des hommes. Nos statistiques indiquent que les hommes demandent de l’aide maintenant 15 ans plus tôt qu’en 1995. C’est un signe que les jeunes hommes ne voient plus autant cette démarche comme une faiblesse.

Un autre motif encourageant est le contexte de la première demande d’aide. Les hommes viennent de plus en plus pour des motifs personnels sans contrainte extérieure. Historiquement, la très grande majorité des hommes aboutissaient dans des services d’aide, car ils devaient changer après avoir eu des démêlés avec la justice. Maintenant, les hommes viennent parce qu’ils veulent changer des aspects de leur vie, en particulier dans leur rôle de père, de conjoint, de travailleur et d’homme.

Néanmoins, en plus des enjeux d’homicide et de suicide, les hommes demeurent surreprésentés au niveau carcéral, en justice, en toxicomanie et en itinérance, entre autres. Il faut continuer le travail pour aider les hommes à résoudre plus sainement leurs problèmes.

Sébastien Ouellet est directeur général du Centre de ressources pour hommes Optimum et président du Regroupement intersectoriel sur les réalités masculines du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Q: Quels sont les principaux éléments déclencheurs de la détresse chez les hommes ?

R: La détresse des hommes est directement en lien avec des situations qui sollicitent leur capacité d’adaptation sur des éléments de leur vie qui ont beaucoup d’importance à leurs yeux. Les études ont fait ressortir que les hommes d’aujourd’hui ne valorisent plus autant le travail que les générations précédentes. La famille et la santé sont maintenant leurs valeurs prioritaires, alors que le travail est relégué en troisième place. Les priorités évoluent, mais les demandes d’aide restent principalement centrées sur ces trois valeurs prioritaires. Les hommes demandent donc de l’aide pour leurs problèmes conjugaux ou parentaux, une perte d’emploi ou de fonctionnalité, à la suite d’une blessure, par exemple. Il y a aussi la retraite, des problèmes de violence ou d’impulsivité, la judiciarisation, les problèmes de santé mentale, des dépendances ou la présence d’idées suicidaires. L’enjeu est de savoir activer son traducteur interne et bien décoder la demande d’aide des hommes, qui peut souvent se retrouver cachée derrière des couches bien épaisses de colère et autres comportements servant à fuir le sentiment de détresse.

Q: Souvent, les enfants se retrouvent bien malgré eux, et à divers niveaux, au coeur des conflits entre leurs parents. Pourquoi s’en prendre à eux ?

R: Il existe différents types de conflits conjugaux. Il faut prendre le temps de nommer les principales formes de violence pouvant exister. Trop de gens pensent encore que la violence n’est que la violence physique. Il y a aussi la violence verbale, matérielle, psychologique, sociale, sexuelle ou économique. Fort heureusement, la majorité des couples font un effort réel et sincère pour protéger leurs enfants, même en cas de conflit. Cependant, dans les cas de couples en chicane, voire lorsqu’il y a présence de terrorisme conjugal – la forme la plus extrême de violence conjugale –, l’espace du couple devient un champ de bataille. La guerre ne fait que des dégâts et des perdants.

Dans tous les cas, les enfants sont un enjeu important pour les deux parents. On se bat en cour pour la garde, parce qu’on a peur de perdre notre lien avec eux ou parce qu’on souffre de ne plus les voir tous les jours. Ce sont des préoccupations légitimes et à l’honneur des parents, mais les comportements que ça peut engendrer le sont moins. Par exemple, on parle de plus en plus d’aliénation parentale justement pour décrire les comportements des parents qui cherchent à manipuler leurs enfants afin qu’ils se tournent contre l’autre parent. De plus, les enfants peuvent devenir un moyen additionnel pour atteindre ou « violenter » l’autre parent. Et là, la situation devient vraiment préoccupante. Dans des cas plus extrêmes, la violence intrafamiliale peut aboutir à une violence ultime, l’homicide conjugal ou familial.

Q: On dit souvent que la mort d’un enfant est la plus grande épreuve pour un parent. Alors, comment peut-on en arriver à un si triste dénouement, soit d’enlever la vie ?

R: C’est difficile à imaginer, évidemment. Ce qu’on appelle les meurtres intrafamiliaux englobe à la fois l’homicide conjugal, les meurtres d’enfants et ceux de parents. Ce sont des tragédies qui nous heurtent au plus profond de nos valeurs. Nous n’imaginons même pas que ce soit possible, comme il nous est difficile de concevoir les conséquences d’une détresse intense sur le comportement des individus qui commettent ces actes. Les chercheurs qui étudient ces meurtres mettent en avant de nombreux facteurs et différentes motivations du parent. Il n’y a pas nécessairement de raison unique ni d’explication simple, mais généralement, on parle de meurtre par vengeance ou de meurtre dû à une psychose. Plus rarement, c’est un parent à bout de ressources qui met fin à la vie de ses enfants et à la sienne dans un geste désespéré, croyant protéger ceux-ci d’une vie de souffrance, ce qu’on appelle le suicide altruiste. Au final, ce sont souvent des histoires de détresse d’un père ou d’une mère qui perçoit à un moment donné dans ce geste, peu importe combien cela peut nous paraître tordu, une dernière solution afin de prendre du pouvoir sur une escalade de problèmes qui le dépassent. Encore une fois, ça peut nous paraître irréel, mais nous devons collectivement comprendre cette réalité pour prévenir ces tragédies. En comprenant mieux, nous pourrons mieux détecter les signes avant-coureurs d’un risque d’homicide ou de suicide, et apporter des solutions collectives et individuelles intelligentes afin que les personnes en détresse n’en viennent pas à de tels gestes.

Chaque mort, que ce soit un suicide ou un homicide, est une mort de trop. Il est crucial que l’on applique un principe de précaution en nous dotant d’outils efficaces de détection et d’intervention auprès des hommes qui présentent un risque suicidaire ou homicidaire ; ce pour quoi on travaille avec la recherche universitaire. Il faut aussi, et surtout, qu’en tant que société, nous financions mieux les organismes intervenant auprès des hommes, lesquels sont si peu nombreux et largement sous-financés.