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Le lourd poids de l’absence et du doute
Dossier: personnes disparues
Le lourd poids de l’absence et du doute
Il y a quinze ans, le 15 août 2005, disparaissait Sébastien Dupuis entre Saint-Paulin et Saint-Alexis-des-Monts. Son corps, tout comme son vélo, n’ont jamais été retrouvés. En Mauricie et au Centre-du-Québec, pas moins de seize personnes sont portées disparues depuis de nombreuses années. Même si les dossiers de disparition sont toujours considérés comme «actifs» pour les enquêteurs de la Sûreté du Québec, le manque d’indices ne permet pas de dénouer l’impasse pour expliquer leur disparition. Pour les familles, l’espoir d’un retour s’amenuise, mais le besoin de réponses n’en est pas moins grand.
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«Tout ce que je veux savoir c’est où il est»

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«Tout ce que je veux savoir c’est où il est»

Paule Vermot-Desroches
Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
SAINT-PAULIN — Nicole Lemay n’attend plus que la porte s’ouvre. Elle n’attend plus non plus que le téléphone sonne. Après 15 ans, elle le sait au plus profond de son cœur de maman: son fils Sébastien Dupuis est bel et bien décédé. Malgré tout, elle ne pourra jamais complètement tourner la page tant que les restes de son enfant ne lui auront pas été retournés pour qu’elle puisse l’enterrer comme il se doit. C’est la seule finalité possible pour elle.

«J’ai mis cet enfant-là au monde. Je me dois de l’accompagner dans sa dernière demeure. Je ne cherche pas toutes les réponses. Ça fait longtemps que j’ai abandonné cette idée. Tout ce que je veux savoir c’est où il est et de pouvoir le ramener pour l’enterrer», explique la maman.

Le 15 août 2005, Sébastien Dupuis a quitté la résidence familiale de la rue Bergeron, à Saint-Paulin, très tard en soirée. Il est allé faire un tour de vélo avec un ami, jusque vers Saint-Alexis-des-Monts où il a été vu à quelques endroits. Les deux amis avaient même échangé leurs vélos, parce que la selle de celui de Sébastien était trop dure. Tard dans la nuit, le jeune homme de 24 ans est parti de son côté, sans que son ami ne le suive. Il n’a plus jamais été revu.

Pour Nicole Lemay, il n’y a que trois explications possibles: l’accident, le suicide ou un geste criminel posé par un délinquant de l’endroit dont les plans auraient pu être dérangés par la présence de Sébastien.

Le jeune homme avait été diagnostiqué schizophrène deux ans auparavant et devait prendre une médication de façon assidue. Il avait déjà tenu des propos suicidaires, ce qui avait mené à son hospitalisation et son diagnostic. Mais Nicole Lemay doute encore de l’idée qu’il ait pu s’enlever la vie ce soir-là. En effet, le jour même de sa disparition, il était allé acheter un cadeau de fête pour un enfant de la famille qui célébrait son anniversaire quelques jours après. «Tu n’achètes pas un cadeau de fête si tu as en tête d’aller te suicider quelques heures plus tard», croit Nicole Lemay.

Les heures et les jours qui ont suivi sa disparition ont été angoissants pour la famille. Alors que des battues se tenaient un peu partout à Saint-Alexis-des-Monts, de 50 à 60 appels par jour entraient à la maison familiale, où Nicole Lemay assurait une présence constante. Les jours, puis les semaines ont passé, et l’espoir s’amenuisait.

Si plusieurs membres de la famille ont mis des années à réaliser le fait qu’il ne reviendrait probablement jamais vivant, Nicole Lemay, elle, l’a su très rapidement. «Un soir d’octobre 2005, j’étais assise dans le salon. Ça faisait deux mois et demi qu’il était disparu. Et là, je l’ai senti. C’était comme si j’entendais sa voix. Il me disait de ne pas m’en faire pour lui, qu’il était décédé et qu’il était bien là où il était. J’ai été envahie d’une immense peine, j’en avais du mal à respirer. Mais pour ma part, mon deuil a commencé à partir de ce moment-là», confie la dame, également mère de deux autres filles et maintenant grand-maman de quatre petits-enfants. Sébastien n’aura jamais connu ses neveux et nièces.

Lors du dixième «anniversaire» de la disparition de Sébastien, la famille s’est dite prête à faire un pas de plus dans le processus de deuil. Ils ont entamé des démarches judiciaires pour le faire déclarer décédé. Un geste qui venait en quelque sorte faciliter la succession, mais qui était avant tout symbolique pour que chacun puisse avancer dans son deuil. Puis, en octobre dernier, un monument funéraire a été érigé au cimetière de Saint-Paulin... sans qu’on n’ait rien à y enterrer encore.

«Ça prenait un lieu pour se recueillir. Mes filles en avaient besoin, et nous aussi. On aurait pu placer une croix à Saint-Alexis-des-Monts, mais il y avait tellement d’endroits où il avait été vu ce soir-là qu’on ne pouvait pas identifier un lieu précis. Ici, c’était sa maison, son village. C’est ici qu’il a grandi et c’est ici qu’il avait sa place», croit la maman.

En attendant d’avoir, peut-être un jour, une réponse, Nicole Lemay laisse une grande place à Sébastien dans sa vie. Sa chambre a depuis été convertie en petit salon, mais la photo du jeune homme trône toujours dans cette pièce, de même qu’à côté de toutes les photos de famille. Chaque jour elle y pense, chaque jour elle lui parle.

«À chaque fois que je me couche le soir, je lui souhaite une bonne nuit. Je n’ai jamais arrêté de le faire», mentionne-t-elle, sereine.

James Ambroise Petiquay

À Wemotaci, le mystère demeure entier autour de la disparition de James Ambroise Petiquay. Disparu le 16 octobre 2017, le jeune homme de 26 ans n’a jamais été revu. Sa sœur, Diane Ambroise, ne se fait pas de cachette: son frère est probablement décédé. Elle souhaite toutefois que la famille trouve un jour une réponse, ne serait-ce que pour sa mère, qui espère toujours revoir son fils.

Diane Ambroise cherche des réponses pour expliquer la disparition de son frère, James Ambroise Petiquay, en 2017 à Wemotaci.

«Ma mère est encore tous les jours sur le terrain, elle le cherche. Elle part faire le tour du village et va parfois dans les bois. Elle cherche des indices. C’est sa façon à elle d’apaiser sa douleur», confie Diane Ambroise.

La femme qui était très proche de son frère se doute fort bien que quelqu’un, quelque part, sait ce qui est arrivé à James, et pourrait aider à résoudre le mystère. Au moment de sa disparition, James Ambroise Petiquay, selon la Sûreté du Québec, était visé par une enquête pour agression sexuelle. Sa disparition a complexifié le dossier. «Plusieurs personnes disent savoir des choses, mais n’ont pas voulu parler à la police. Moi j’aimerais surtout avoir des réponses pour qu’on puisse passer à autre chose, avoir un peu de repos, surtout pour ma mère. Elle a eu des petits-enfants depuis la disparition de mon frère, mais elle ne peut pas tourner la page et se consacrer à eux, pouvoir en profiter», constate la jeune maman.

«J’ai encore l’espoir qu’on le retrouve, mais ce ne sera pas vivant. Mais c’est mon frère, alors il restera toujours dans mon cœur», soupire-t-elle.

Marcel Lanouette

Monique Lanouette sursaute toujours un peu lorsqu’elle voit un vélo jaune sur la route. C’est la couleur du vélo qu’enfourchait son frère Marcel lorsqu’il partait de Sainte-Anne-de-la-Pérade pour aller se promener dans les alentours, vers Batiscan, Saint-Prosper, Saint-Marc-des-Carrières ou Grondines.

Marcel Lanouette n’a jamais été revu depuis le 9 septembre 2009, à Sainte-Anne-de-la-Pérade.

Le 9 septembre 2009, c’est sur ce même vélo qu’il est parti faire une balade. Il n’est jamais revenu. Personne n’a jamais su ce qui lui était arrivé. Le vélo n’a pas non plus été retrouvé, onze ans plus tard.

«Il avait 81 ans lorsqu’il est disparu. Aujourd’hui il en aurait 92. Je pense qu’il est décédé, mais on ne pourra jamais complètement tourner la page sans en avoir la certitude», explique Monique Lanouette.

Quelques années après sa disparition, la Sûreté du Québec a demandé à la dame de fournir un échantillon d’ADN, au cas où on retrouverait des ossements qu’il faudrait identifier. Monique Lanouette s’est empressée d’accepter, espérant que ce geste puisse aider à dénouer un dossier non résolu et que la famille puisse enfin commencer son deuil. Mais en vain.

«Tous les jours, on parle de Marcel. Il habitait encore la maison paternelle avec nous alors, quand il est parti, ça a fait un grand vide. Encore aujourd’hui, quand on voit un vieil homme sur un vélo, on pense à Marcel. 

Même onze ans plus tard, il m’arrive de regarder les fossés sur le bord de la rue, au cas où je trouverais un indice quelque part», évoque la dame, qui dit n’avoir qu’un seul souhait: celui de pouvoir enterrer son frère dignement et de pouvoir enfin tourner la page.

Philippe Lajoie

Difficile de croire que treize années se sont déjà écoulées depuis la disparition de Philippe Lajoie, le soir de la Saint-Valentin 2007. Le jeune homme de 23 ans qui travaillait dans une porcherie de Yamachiche s’était rendu à son travail pour nourrir les bêtes. Il n’a jamais été revu.

Sa camionnette a été retrouvée à la ferme, la portière ouverte et la clé encore dans le contact. La tempête de neige qui s’abattait ce soir-là sur la région aura cependant effacé toute trace permettant de comprendre ce qui aurait pu se produire.

Jean Lajoie et la photo de son fils Philippe, disparu le 14 février 2007 à Yamachiche.

Pour son père, Jean Lajoie, la réponse se fait encore attendre. «On a toujours espoir de le retrouver, mais probablement pas vivant. Depuis le temps, nous nous sommes faits à l’idée. J’ai 68 ans. Oui, je pense à mon fils tous les jours, mais la vie doit aussi continuer et on doit pouvoir avancer malgré son absence», explique l’homme de Saint-Didace.

Jean Lajoie dit avoir longtemps entretenu des soupçons sur ce qui aurait pu arriver à son fils. «Mais sans son corps, on n’a pas de preuve. Ça prend des preuves», se contente-t-il de dire.

Celui qui est papa d’un autre garçon et maintenant grand-papa de deux petites filles a été longtemps très actif sur la scène publique pour sensibiliser les gens afin qu’ils demeurent alertes à la moindre information qui pourrait permettre de retrouver son garçon. Aujourd’hui encore, il ne refuse jamais de parler de lui, sachant qu’une réponse pourrait survenir à tout moment.

«On vit ça au jour le jour. Nous avons choisi de rester actifs et de ne pas nous apitoyer sur notre sort. On s’entoure de belles choses, on passe beaucoup de temps à s’occuper de nos fleurs, du terrassement. On profite de nos deux petites-filles. C’est ça qui fait notre vie», confie-t-il.

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Des lois à changer et à améliorer, demande l’AFPAD

Apprendre à la télé qu’une personne disparue a été retrouvée, morte ou vivante, est toujours une grande épreuve pour les familles des disparus qui attendent encore des réponses. Nicole Lemay peut en témoigner.

«Ça faisait deux ans que Sébastien était disparu. On a entendu aux nouvelles qu’un autre jeune homme disparu avait été retrouvé neuf mois après sa disparition. Il était décédé, mais au moins sa famille avait une réponse. Je me souviens avoir ressenti une immense jalousie. Je me disais: et nous alors? Ça fait deux ans!», se souvient la maman de Sébastien Dupuis.

Pour la directrice de l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues (AFPAD) Me Nancy Roy, ce sentiment est fréquent chez les personnes qui ont recours aux services de l’organisation. «Ça peut redonner espoir, mais ça peut aussi nous replonger rapidement dans notre cauchemar quotidien», explique Me Roy, dont l’organisme s’affaire à briser l’isolement des familles de personnes disparues ou assassinées à travers diverses activités, en plus de fournir du support psychologique et d’effectuer de nombreuses représentations pour elles.

Pour l’AFPAD, la Loi sur la police devrait obliger les corps policiers à transférer de façon systématique tout dossier de disparition à l’équipe spécialisée en la matière de la Sûreté du Québec, ce qui n’est pas le cas actuellement. «Nous avons des escouades mixtes pour la drogue, les crimes majeurs. Pourquoi n’en serait-il pas pareil pour les dossiers de disparition», se demande-t-elle.

Du même souffle, Me Roy signale qu’il serait temps que le Canada se dote d’une seule banque de photos de personnes disparues et uniformise la procédure quant à la banque d’ADN, afin de maximiser les opérations, ce qui se fait déjà aux États-Unis avec un site comme NamUs.

Par ailleurs, l’AFPAD place de grands espoirs dans la réforme de l’IVAC (Indemnisation des victimes d’actes criminels), promise par la ministre Sonia LeBel et dont le nouveau ministre de la Justice Simon Jolin-Barette vient d’hériter.

«Les proches de personnes disparues, s’il y a apparence d’acte criminel, devraient automatiquement être indemnisées par l’IVAC, ne serait-ce que pour pouvoir bénéficier d’aide psychologique. Actuellement, ce n’est pas le cas, et bien souvent nous prenons en charge de trouver les fonds pour offrir cette aide aux familles», rappelle Me Roy.

Parmi ses services, l’AFPAD a mis en ligne différents guides pour aider les proches de personnes assassinées ou disparues, dont des guides de retour à l’école, de retour à l’emploi ou encore un guide de déclaration de la victime et un guide sur les disparitions adultes. L’association pourra également accompagner les familles dans un processus de déclaration du décès par exemple, une demande légale qui peut être faite seulement sept ans après la disparition de la personne.

Pour Nancy Roy, il importe plus que jamais que la loi québécoise s’occupe des familles de personnes disparues. «Ce sont bien souvent des personnes qui vivent longtemps en choc post-traumatique, qui ont besoin de suivi psychologique mais qui n’en obtiennent pas s’ils ne déboursent pas de leur poche. Plusieurs ne sont pas en mesure de retourner travailler. On s’assure de les entourer au quotidien pour que ce soit le moins pénible possible», mentionne-t-elle.