Chronique

Lac-Mégantic: l’angoisse persistante

CHRONIQUE / Depuis 2013, chaque année, à l’approche du 6 juillet, la petite angoisse revient. Persistante. Rien de terrible. Eux, à Mégantic comme on dit, ils ont vécu et sont condamnés à porter bien pire. Pour toute la vie. Juste ma petite angoisse à moi dans la foulée du drame de Lac-Mégantic. Chaque année, je sais que je devrai me souvenir, tenter d’expliquer, commenter, dénoncer ou apaiser, reliquat du rôle de ministre de l’Environnement du gouvernement de Pauline Marois. Gérer mes propres incertitudes, le petit serrement aux tripes.

Cinq ans après le drame de Lac-Mégantic, je suis toujours incapable de simplement me construire et croire en une explication, un sommaire rationnel, un récit qui, dur peut-être, colmatera tant bien que mal la brèche d’une réflexion qui ne semble jamais achevée.

Ce sont des images qui se bousculent d’abord.

Les regards vides dans les salles et les couloirs de la polyvalente de la petite ville, vides de détresse, vides d’une vie soutirée, vides de ne pouvoir se tourner vers un voisin qui n’est pas moins affligé.

Les milliers de litres d’eau sale qui, après le pétrole en flammes, se déversent dans le lac et la rivière Chaudière, un peu retenus, espère-t-on, par des estacades d’un jaune de parc d’amusement puis pompée, espère-t-on, pour éviter le pire en aval.

Le panache de fumée sombre et menaçante qui forcera l’évacuation de quartiers complets, ajoutant à la colère des gens. On nous interdira d’y aller sans tout un attirail jusqu’à ce qu’à bout de patience, je transgresse les limites pour aller voir, percevoir, comprendre ce qu’on y trouvera.

Les terrasses abandonnées, bières, verres, parfois sacoche ou veste oubliées dans la fuite d’un incendie d’une envergure inimaginable et des cris de gens avalés par le feu du pétrole.

Les décombres calcinés, les objets du quotidien noircis, fondus, brûlés, au fond des trous qui témoignent qu’ici, il y a quelques jours encore, vivait une famille.

Les reflets aux couleurs d’un arc-en-ciel sombre à la surface des eaux, une si mince couche d’huile alors que du pétrole — combien de pétrole? — est charrié, roulé et déposé au fond du lac et de la rivière. On ne saura jamais combien. Minimiser n’est pas plus responsable qu’alarmer. On sait toutefois que la rivière a repris son rôle auprès des riverains, du barrage de Lac-Mégantic jusqu’au Saint-Laurent. L’espace de quelques jours, on craignait même qu’une nappe de pétrole ne vienne ruiner la saison touristique de Québec. Bien sûr, rien de tel ne s’est produit…

Je me souviens avoir eu maille à partir avec quelques militants écologistes. Des gens que je respecte, mais qui, alors que beaucoup collaboraient discrètement pour le bien commun, ajoutaient, pour ainsi dire, de l’huile sur le feu de la détresse avec, me semblait-il, trop peu d’égards pour la connaissance et la science. Nous avons fait notre paix depuis.

Puis vinrent les jours, semaines, mois et années des bilans. Des retours dans le temps à la recherche d’informations qui nous faisaient cruellement défaut dans le feu de l’action. Ho! Je crois que toute l’équipe du gouvernement Marois et les fonctionnaires et experts du ministère de l’Environnement ont fait un travail absolument exemplaire et courageux. Mais avec ce qu’on avait. Avec ce qu’on savait.

Je me souviens d’une ordonnance — un acte exécutoire rendant les entreprises financièrement responsables des dommages matériels et environnementaux — que j’ai émise le 13 août 2013. J’en avais déjà émis plusieurs. Les médias disaient qu’on ne verrait jamais un sou de cet argent. Je crois que ce qui a été perçu depuis ne l’aurait peut-être pas été sans ces ordonnances. Celle du 13 août est particulière. Elle vise le Canadien Pacifique. Un géant ferroviaire avide de profits qui réfute toujours toute responsabilité dans l’affaire.

À l’époque, j’ai agi pour des raisons environnementales, morales et aussi politiques. Beaucoup par intuition aussi. Aujourd’hui, je prends connaissance d’un livre important écrit par Anne-Marie Saint-Cerny, une de ces militants qui m’ont donné du fil à retordre justement. Un livre appelé tout simplement Mégantic. On sera d’accord ou pas avec la colère, mais il a cette vertu salutaire de lever le voile sur la genèse du drame. À bien des égards, il pourrait avoir été en gestation des années, en gestation dans l’insouciance, l’avidité, l’hypocrisie d’actionnaires et de gestionnaires. L’affaire n’est pas finie. Les tribunaux trancheront.

Et qu’a-t-on fait depuis? On a détourné l’attention avec le procès de gens ayant agi conformément à la culture de négligence dangereuse d’une entreprise digne de toutes les injures et son patron digne de tous les mépris : la détestable MMA. Négligence des vérifications de sécurité, négligence de l’entretien des rails, alourdissement des convois, rallongement des convois, multiplication des convois, réduction du personnel… Une bombe à retardement qu’on a ignorée tant que des vies humaines n’ont pas été emportées.

On a aussi promis, enfin, une voie de contournement pour la communauté de Lac-Mégantic. Un apaisement. Un sommeil plus serein.

Mais à part ça? Davantage de trains transportent davantage de pétrole sur les rails et à travers les centres-ville du Québec, n’en informant les autorités locales qu’après leur passage.

Rien pour se débarrasser d’une petite angoisse persistante… Pour m’offrir ce recul libérateur, concilier colère et désir de compréhension à partager, peut-être que ce dont j’aurai besoin, c’est de retourner marcher sur le bout du quai de Lac-Mégantic d’où l’hélicoptère de la SQ me prenait pour mesurer l’ampleur du drame. Retourner voir le lac. Parler seul comme si je revisitais la trame avec ces si grandes dames qu’ont été Colette Roy Laroche et Pauline Marois. Aller battre un peu la semelle dans ce nouveau centre-ville qui n’a pas une âme, mais bien 47.

Les perdants…

47 familles auxquelles on a arraché ces âmes.

…les gagnants

Des actionnaires qui n’en ont pas.

Chronique

Sondages: la vague et la débauche

CHRONIQUE / Je prends une photo de vous. Vous ressemblerez à ça demain. Vous me croyez de toute évidence. Je vous dis que vous ne changerez pas en 10 ans. Vous me croyez beaucoup moins… bien que souhaitez que j’aie raison. Il en va de même des sondages : un instantané pris sous un certain angle, un certain éclairage, à un certain moment, et portant tant les espoirs des uns que les angoisses des autres.

Le sondage est une industrie liée au marketing de produits. Quelques modèles d’abonnement quotidiens à des sondages en continu se développent au Québec et au Canada comme ils existent largement aux É.-U. Jusqu’à maintenant, une maison de sondages n’aurait pas vécu des seules enquêtes politiques. Chaque firme a ses méthodes d’élaboration, de sollicitation, de pondération et de présentation des résultats. Elles rendent un instantané d’une fidélité discutable. Discussion dont les conspirationnistes ne se privent pas : c’est des menteries de l’establishment fédéraliste, tout ça! Les récentes élections au Canada, aux États-Unis et en France ont établi que les sondeurs sont faillibles, notamment parce que plusieurs variables demeurent très difficiles à pondérer, du très gratuit «5 % lié au candidat» dans le résultat local à la pondération du volatile taux de participation. Toutefois, combinés, les sondages mettent en lumière des tendances très réelles. 

Pour réduire l’arbitraire de méthodologies incertaines, une innovation s’est implantée au cours des dernières années : la compilation de tous les sondages (crédibles) en recourant à des algorithmes alambiqués. Une forme de prospective réduit l’effet des erreurs des uns et des autres en augmentant le nombre de variables. Elle réduit aussi le risque qu’un sondeur prenne en compte ce qui plaira à son client. Les blogues Si la tendance se maintient de Bryan Breguet et Qc125 de Philippe J. Fournier hypnotisent les amateurs de politique et les stratèges de tous les horizons. Ils sont aussi la cible, comme les sondages, de toutes les accusations et de toutes les haines des lecteurs qui n’en aiment pas les conclusions.

Justement, il ne s’agit jamais de conclusions. Les projections publiées dans les dernières heures précédant le scrutin ontarien du 7 juin se sont avérées précises. La photo allait en effet ressembler au visage de l’Ontario. Quelques semaines ou plusieurs mois auparavant, un tel portrait suggérait l’humeur et l’intention indistincte des électeurs ontariens, mais pas le résultat du vote. Trop de choses peuvent changer.

«On ne commente pas les sondages» répondent presque invariablement les chefs politiques. Lorsqu’ils leur sont favorables, la tentation est parfois trop forte. Ne vous y trompez pas. Les sondages sont analysés au niveau moléculaire et comparés aux coups de sonde internes des partis. Les projections, pour leur part, transforment les tacticiens en ratons laveurs fébriles de fouiller votre âme la nuit venue. Il y a des stratégies à développer!

«Vote stratégique»

Qu’on se l’avoue ou pas, les sondages influencent le vote. Sans eux, cette étrange notion de «vote stratégique» n’existerait probablement pas. Si je la comprends bien, voter «stratégique», c’est voter pour ce qu’on ne veut pas afin d’obtenir ce qu’on veut… Peut-être vaut-il mieux simplement voter pour ce qu’on veut.

Beaucoup d’observateurs affirment qu’une vague «dégagiste» s’apprête à déferler sur le Québec au détriment du PLQ. Entre possible et probable meilleure option pour obtenir ce résultat, la CAQ récolte ce vote qu’elle définit plutôt avec pudeur comme du «changement», tel une incantation. À l’approche du résultat souhaité, les différences entre les plans de gouvernance caquiste et libérale tendent à s’amenuiser au lieu de se creuser. Mimétisme : on ne changera pas tant de gouvernance que de gouvernants.

L’effet d’entraînement agit aussi, puissant. Le goût de gagner, de faire partir du renouveau, d’y être pour quelque chose… Quoi de plus attrayant aussi pour un candidat qu’une forte probabilité de victoire? Pourtant, si même la Coalition avenir Québec a quelques difficultés à confirmer les candidatures souhaitées, imaginez les obstacles auxquels est confronté le Parti québécois dont la majorité des élus actuels devront se rabattre sur l’allocation de transition le 2 octobre. D’étonnantes candidatures se rangent envers et contre tout, par conviction doit-on croire, sous la bannière péquiste mise à mal. Reconnaissons à ces gens un courage qui fait peut-être défaut à ces péquistes, bloquistes et autres indépendantistes qui voient la Lumière dans les sondages et se rangent au ni-fédéraliste-ni-souverainiste de François Legault.

Il n’y a pas que des députés péquistes qui trouveront difficile le réveil du 2 octobre. Peu de scénarios crédibles ne suggèrent pas des mises à pied massives de personnel politique péquiste. Lucides, plusieurs quittent déjà pour le privé et d’autres… pour la CAQ. Renoncent-ils à leurs convictions souverainistes? Certains assurent que non. La CAQ ne s’en inquiète pas. La stratégie péquiste de report du référendum en 2022, grand jour improbable, n’a pas que libéré que du vote souverainiste qui flirte désormais surtout avec la CAQ. Elle a aussi libéré du personnel. Ces experts sont l’objet d’une cour assidue de la Coalition avenir Québec qui préfère recruter les âmes errantes au PQ qu’au PLQ.

À ce rythme, il y aura bientôt autant de souverainistes que de ni-l’un-ni-l’autre dans les couloirs de la CAQ et, si la tendance se maintient, dans le gouvernement Legault. Fiez-vous au PLQ de Philippe Couillard pour le rappeler aux électeurs. Au plan constitutionnel, le funambule Legault marche sur un fil, qu’il soit bleu ou rouge.

Le gagnant…

François Legault voit enfin accourir ces péquistes ingrats qui ne lui avaient pas tendu sur un plateau d’argent la direction de leur parti. Une tout autre vague risque de le renverser s’il ne prend garde à cette véritable débauche d’apparatchiks péquistes.

… et le perdant

Encore Jean-François Lisée. Si tout ça se déroule selon la grande stratégie qu’il a devisée, il sera bientôt temps que ça se traduise par des intentions de vote trébuchantes et sonnantes, ne serait-ce que dans les sondages. Pour l’instant, il appelle de tous ses vœux la dénonciation par Philippe Couillard d’une CAQ repaire de séparatistes.

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Enfants migrants et enfants autochtones

CHRONIQUE / Arracher des enfants au bras de leurs parents et risquer qu’ils ne se revoient plus. Infliger aux uns et aux autres des stigmates psychologiques amers et les livrer peut-être aux cascades de comportements de détresse adoptés par beaucoup d’enfants blessés : isolement, toxicomanie, criminalité, violence…

Quelque 2000 enfants mis en cage sous les ordres du président des États-Unis?

Oui, mais aussi 150 000 enfants autochtones, sur une période d’un siècle, isolés des leurs dans des pensionnats dans le but de les assimiler, de les couper de leurs origines, de leur culture, de leur langue. Sévices sexuels par-dessus le marché. Au Canada et au Québec.

Qui sommes-nous alors pour dénoncer Donald Trump qui agit pour le bien et la sécurité des citoyens à sa charge? 

Qui plus est, la loi canadienne permet aussi de séparer les enfants de migrants de leurs parents et des dizaines d’entre eux subissent ce sort chaque année. Tout comme dans les camps assemblés par l’administration américaine.

Le malaise est palpable. Ce n’est pas tant une poutre dans l’œil canadien alors qu’une paille se serait logée dans celui des États-Unis. Il semble exact que la loi confère de tels pouvoirs aux autorités canadiennes. Comme elle le fait depuis des dizaines d’années aux États-Unis. La loi le permet pour des raisons de sécurité. Sécurité du pays ou sécurité des enfants doit-on supposer. Quand même, on peut douter de la sagesse d’une telle autorité et noter que depuis quelques jours se révèlent le flou et l’imprécision de ces lois bien mal adaptées à une réalité migratoire en pleine mutation.

On ne peut pas non plus passer sous silence l’intention avouée du président Trump : forcer la main des élus démocrates et du Congrès. Financer la construction d’un mur à la frontière mexicaine franchie par des milliers de migrants qui inquiètent le Blanc américain qui a voté pour Trump. Ainsi, une mesure floue, certes, mais une mesure d’exception est devenue la règle et 2000 enfants ont été littéralement pris en otage par le président des États-Unis à des fins politiques. Que reste-t-il de l’autorité morale de ce pays prétendument gardien de l’ordre mondial?

Et puisque la loi ayant permis que soient parfois séparés parents et enfants existait déjà sans de tels abus sous les administrations précédentes, pourquoi fallait-il un décret pour remettre les choses dans l’état où elles étaient il y a quelques semaines à peine? Pourquoi faudra-t-il que les représentants adoptent une nouvelle loi? Tout ça est un spectacle, une spécialité de la Maison-Blanche, destiné à couvrir le premier véritable et patent recul de son occupant actuel.

Ça ne règle pas le cas du Canada et de ses enfants autochtones arrachés aux leurs. Le racisme ambiant animé par les communautés religieuses prétendait que ce traitement allait au contraire servir les enfants arrachés à leurs communautés «sauvages». Justement. Justement, le Canada a réalisé, admis et entrepris de corriger son erreur, sa terrible et durable erreur. Rien ne réparera les torts causés, mais on peut au moins présenter des excuses et améliorer les conditions de vie de communautés dont on reconnaît désormais qu’elles constituent des nations à part entière.

Il reste beaucoup à faire. S’il ne restait pas tant à faire, le ministre de la Santé du Québec, le bon docteur Barrette, n’aurait pas laissé échapper un commentaire terrible. Ne se sachant pas enregistré, le ministre a associé grossièrement autochtones et toxicomanie, y compris et explicitement dans le cas de parents voulant accompagner un enfant lors du transport aérien vers un hôpital au sud du Québec. Aurait-il formulé ce commentaire seul devant son miroir qu’il n’en aurait pas été moins révélateur d’un grave préjugé chez un ministre de premier plan du gouvernement d’une nation qui doit respect aux Premiers peuples. Il reste tant à faire…

Les lacunes actuelles et persistantes et un racisme peut-être involontaire, mais encore lourd ne dépouillent cependant pas le gouvernement du Canada de son droit de dénoncer les abus infligés à des enfants par l’administration américaine. Parce que le Canada a admis ses torts. Parce qu’on cherche tant bien que mal à mieux traiter les enfants autochtones et migrants. Mieux encore, l’admission et les efforts déployés ne libèrent pas le Canada et le Québec du devoir moral de dénoncer les abus. Même au risque de nuire à des négociations commerciales. Se dérober à notre devoir pour une telle raison nous ferait complices des sévices.

Donald Trump a reculé. Beaucoup de dommages sont déjà faits. La détresse de ces 2000 enfants laissera des traces. On ne peut pas même assurer que chacun d’entre eux pourra retrouver ses parents. Le dommage est fait aussi en ceci que le précédent est créé. La xénophobie et le mauvais traitement de migrants fuyant la détresse leurs enfants dans les bras a été, pour un temps, légitimé à titre de politique officielle des États-Unis d’Amérique.

Le perdant…

Donald Trump, mais pas tant pour lui-même. On peut douter que son cœur et son cerveau se rencontrent. Il semble dépourvu de compassion. D’une âme. Non. Le perdant est Donald Trump pour ce qu’il incarne. À d’autres moments de l’histoire et en d’autres lieux, des personnages auxquels Trump nous fait penser n’ont pas été arrêtés. N’ont pas dû reculer. De grands drames ont suivi. Donald Trump a dû reculer et avec ce recul, c’est toute une vision bien sombre du monde et des humains qui a subi un trop rare revers.

… et la gagnante

Nous avons presque tous vu cette petite migrante qui, dans un montage figurant sur la couverture du Time, fait face, toute menue et en larmes, à un monumental et intimidant Donald Trump. Et bien cette petite fille, elle a gagné. Et avec elle pas seulement ces millions de gens en quête d’une vie meilleure, mais nous tous aussi pourvus d’une âme.

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Le Québec à genoux?

CHRONIQUE / J’avais des doutes, des craintes. Cette chronique allait être inquiète, dessiner un échec, la fin d’une époque dans les relations entre la France et le Québec. Je ne suis ni journaliste ni diplomate. J’ai donc fait des appels pour valider hypothèses et intuitions. De solides pointures en relations internationales. Ce que j’ai entendu est pire que ce à quoi je me serais attendu. Des experts catastrophés : «désaveu de décennies de travail soutenu», «écrasement de la diplomatie québécoise», mais aussi «déplacement de la diplomatie de la France vers l’Asie» et «Le Québec est demandeur dans cette relation, pas la France» ou «Pour Paris, c’est en Afrique qu’est l’avenir de la Francophonie». Ajoutons, parfois, la complaisance d’un appareil média qui n’a plus les ressources pour analyser à la fois le G7, l’escale de consolation d’Emmanuel Macron à Montréal et, bien sûr, les dévastatrices manifestations annoncées…

Je me voulais enthousiasmé par la venue du président français au Québec. J’admire son aplomb face à Donald Trump, son courage dans la réforme et sa façon de s’imposer comme la voix d’une Europe qui se cherche. J’ai cet attachement sincère pour l’ancienne mère-patrie et cette France où la vie est plus belle que ce qu’un penchant pour la complainte suggère. Cette France aussi qui résiste tout juste assez au dogme néolibéral pour que l’élite financière mondialiste la réprimande. Macron est des leurs. Il y verra. Il est vrai que l’Hexagone mérite d’être secoué pour s’accrocher au peloton de tête sans y perdre son âme. C’est le défi de monsieur Macron. Pas de place pour les provincialismes sur son échiquier.

Hier, lors du point de presse où les médias français se sont emparés de Jupiter, comme ils l’appellent, le président de la République a conté ne pas avoir su quoi répondre lorsqu’interrogé sur sa relation avec le Québec : «stratégique» ou «affective»? «Pour moi, stratégique n’est pas négatif. Je n’ai pas compris.» Tout est là. Emmanuel Macron ne comprend pas le Québec. Il ne connaît pas le Québec. Personne ne s’est assuré qu’il en aille autrement. C’est tout le drame d’une présidence dont l’intérêt pour le Québec était au mieux mitigé dès le départ. Trudeau est cool. Le Canada siège à l’ONU. Sauf courtoisie, le Québec existe peu.

Ce n’est pas banal. Les relations bilatérales entre le Québec et la France ont vraiment débuté dans les années 60. Les deux grands peuples français du monde se retrouvaient après la rupture de 200 ans d’empire britannique. La relation sera de plus en plus cordiale, les chefs de gouvernement du Québec reçus et traités en France comme ceux d’une nation. D’un pays. Les sympas cousins du Québec qui causent drôle. René Lévesque qui cache sa cigarette. Bien sûr, ça irritait Ottawa, mais jusqu’à tout récemment, le Québec résistait aux assauts de la machine diplomatique canadienne.

En 2008, Nicolas Sarkozy fait très mal à cette relation en suggérant que les souverainistes s’alimentent à la «détestation» et en rompant avec le traditionnel et précieux «ni ingérence ni indifférence». «Les Canadiens sont nos amis et les Québécois, notre famille», lance-t-il. On ne choisit pas sa famille… Emmanuel Macron s’éloigne davantage du Québec. Beaucoup. Alors que Sarkozy soulignait que «sans l’identité, il n’y aurait pas de diversité», Macron embrasse le multiculturalisme postnational de Justin Trudeau et affiche une indifférence hostile aux abus infligés aux Catalans par l’Espagne.  

À Paris, en mars, dans le cadre des visites alternées, Philippe Couillard invite le président de la République à s’adresser à l’Assemblée nationale du Québec. Macron accepte. Rien n’est plus prestigieux en diplomatie que d’ouvrir le Parlement d’une nation au chef d’une autre. Puis, tout récemment, déception : le discours n’aura pas lieu. Horaire trop chargé. Voilà.

Sauf que ce jeudi, on a bien vu l’agenda de chef de l’État français : promenade parmi les touristes français dans le Vieux-Montréal plutôt que dans la capitale où il passera de toute façon le soir même, point de presse au thème vague et offrant un florilège de malaises et probables rencontres privées de ressortissants de France. Pardon? Ces activités justifient l’annulation humiliante d’un discours devant le Parlement souverain du peuple du Québec? Non, ce n’est pas pour des raisons d’horaire qu’Emmanuel Macron a annulé son discours à Québec. Pourquoi alors?

La question titille les observateurs : est-ce à la demande de Justin Trudeau, ami et allié de Macron, que ce dernier a renoncé à une activité qui aurait porté ombrage à la diplomatie canadienne? Certains affirment que oui. Pour ne pas blesser Justin, Emmanuel aurait jeté Québec et rencontré Couillard à Montréal, une friandise à l’érable au bec. Un autre protagoniste suggère plutôt qu’ayant ensuite accepté la très flatteuse invitation de Donald Trump de s’adresser au Congrès américain, les conseillers d’Emmanuel Macron l’ont convaincu qu’un exercice similaire à Québec réduirait beaucoup la portée du passage à Washington. Très vraisemblable, il faut avouer, mais ça n’excuserait rien. Enfin, il semble que Québec savait depuis longtemps que le discours était compromis, mais a gardé tout le monde dans l’ignorance. Je doute qu’on sache vraiment un jour…

En répétant que le président de la République n’est pas en visite au Québec, mais bien au Canada (!), la ministre des Relations internationales, Christine St-Pierre, cautionne la nonchalance française à l’endroit du Québec, une sorte de Corse canadienne. Un peu comme le G7 pour Donald Trump. Une distraction. Tout comme l’effet ou l’intention de cette innovation de conseil des ministres conjoint France-Canada aux deux ans va refouler dans l’ombre et l’anecdote les visites alternées des chefs des États français et québécois.

Humilié, le Québec?

Le perdant…

Philippe Couillard, la ministre des Relations internationales, Christine St-Pierre et — ça m’attriste — la déléguée du Québec à Paris, Lyne Beauchamp, auront permis le pire recul diplomatique de l’histoire des relations France-Québec. Ils ne s’en tireront pas si mal. Les partis à l’Assemblée nationale n’ont que faire de ces arabesques de salon et s’attardent aux vitrines placardées de la rue Saint-Jean.  

…et le gagnant

Justin Trudeau réalise un rêve de son père : ratatiner les velléités internationales du Québec. Son interlocuteur français est celui dont Pierre Trudeau aurait rêvé : pragmatique, moderne, brillant, qui passe volontiers à l’anglais pour interpeller plus large et méprise le nationalisme parce que la diversité passe par la fin des peuples. La faiblesse de Québec et le provincialisme que déroule le gouvernement actuel sous les pas d’Ottawa complètent le travail.

La diplomatie, c’est le respect par les États du monde entier. Respect. Il est douloureux de se sentir diminué par un peuple qu’on voudrait frère. Il est difficile de faire de bonnes affaires avec un partenaire qui ne nous respecte pas. Ça compte. Demandez à Justin Trudeau…

Le Québec est peut-être à genoux.