Le premier ministre désigné du Québec, François Legault

Signes religieux et nationalisme modéré

CHRONIQUE / Marine Le Pen n’est pas une amie que François Legault désire fréquenter. On le comprend. Elle a vilement tenté de récupérer à son profit l’élection au Québec d’un parti politique qui n’a rien à voir avec sa bande d’insécures identitaires ne proposant que le rejet et la division xénophobe. Qu’on soit d’accord ou pas avec les propositions de la Coalition avenir Québec en matière d’immigration, d’identité ou de laïcité, rien ne justifie pareille association. La campagne électorale et les prochains mois promettent d’avoir été une nouvelle tribune pour des allégations de racisme à l’encontre de qui que ce soit voulant intervenir sur les enjeux mentionnés.

Je m’attends comme tout le monde, y compris ses propres électeurs et parfois même ses propres élus, à ne pas être d’accord avec la mise en œuvre de plusieurs engagements électoraux de la Coalition avenir Québec. Toutefois, il s’agit de politiques formulées publiquement et dont la réalisation est légitime. La victoire et le mandat de la CAQ sont sans équivoque.

Bien sûr, on tergiverse sur les explications d’un tel résultat. Les théories se bousculent, entre déni et prévisionnisme à rebours. Le vote du PLQ et du PQ a fondu. Celui de QS s’est concentré avec une redoutable efficacité. Celui de la CAQ s’est harmonieusement réparti dans l’ensemble du territoire à l’exception de l’île de Montréal, où le parti fait une percée quand même historique, et les périphéries à l’est du Québec. L’analyse du comportement des électeurs selon leur âge sera singulièrement intéressante. On peut parler au Parti québécois d’un décrochage générationnel. Peut-on aussi parler d’une génération qui n’a pas tenu compte de la vraisemblance des engagements, mais bien de la vision, de l’intention qu’ils portent? La jeunesse semble en grande partie avoir voté aux antipodes du soi-disant vote stratégique.

François Legault a livré mardi un discours sans faute, reprenant sans ambiguïtés ses engagements emblématiques, identifiant certains écueils, se voulant rassembleur, sans arrogance ni amertume. Les médias ont bien tenté de mettre tout de suite à leur main un gouvernement ayant recruté chez les proches de Stephen Harper. Mauvais augure pour l’accessibilité. S’il est hasardeux d’affronter les médias au premier jour d’une campagne électorale comme l’a fait Pauline Marois, il peut au contraire être judicieux de tracer la ligne aux premiers jours d’un mandat de quatre ans. Le premier ministre n’est pas une usine à manchette même s’il a un devoir de reddition de compte devant la population. Il a aussi tout à fait raison de déléguer des porte-parole de talent choisis au sein de son caucus.

Dans tous les cas, il a pour un temps droit au bénéfice du doute et, à part la société civile, personne ne lui offrira une vive opposition avant un très long moment. L’espace sera occupé par la prochaine élection fédérale et l’auto proclamation de Québec solidaire «véritable opposition officielle» ne compensera pas la fragilité du PLQ et du PQ dont les au moins dix-huit prochains mois seront introspectifs.

C’est dans ce contexte que la CAQ s’est vue confrontée à la question de la laïcité de l’État dès les premières heures de son règne. Sans chercher à se défiler, Geneviève Guilbault et Simon Jolin-­Barrette ont affirmé que la CAQ irait de l’avant, n’exclurait pas la clause dérogatoire et tenterait de relocaliser les employés de l’État en autorité qui refuseraient de retirer leurs signes religieux, à défaut de quoi ils seraient mis à pied. Judicieux? Discutable… Courageux? Oui.

Raciste? La religion n’est pas une considération raciale — quoi que cette notion galvaudée et archaïque veuille dire —, mais bien culturelle. De plus, on identifie la majorité de descendance française du Québec au catholicisme et elle sera assujettie aux mêmes restrictions. Avouons que dans cet esprit, le même courage suggère avec insistance que soit retiré le crucifix installé au-­dessus du siège du président de l’Assemblée nationale par Maurice Duplessis.

Le recours à la clause dérogatoire est inadmissible? Elle est pourtant incluse sans équivoque dans la Loi des lois, la Constitution canadienne, promulguée par le père du premier ministre actuel du Canada et à laquelle la colonie québécoise refuse encore d’adhérer, 36 ans après son imposition. Simon Jolin-Barrette l’a exprimé avec plus de modération, mais de façon aussi claire.

La proposition de la CAQ a de fortes chances de rallier un solide consensus au-delà des accusations exagérées de racisme chez les suspects habituels. Son principal adversaire est le quotidien. Beaucoup d’entre nous ont un collègue, une belle-sœur ou un voisin qui porte un signe religieux au travail. La plupart d’entre elles et eux ne seront pas visés par la loi. Ils se sentiront tout de même agressés, ostracisés, et solliciteront ce sentiment de culpabilité si facilement distillé chez les Québécois. Chez moi aussi d’ailleurs. Je ne serais pas du tout surpris que la CAQ contourne l’opprobre en offrant la clause grand-père, une reconnaissance de droit acquis pour ceux qui portaient déjà des signes religieux jusqu’à une date butoir. Peut-être même qu’une telle disposition amoindrirait la menace d’une contestation judiciaire et la nécessité de recourir à la clause dérogatoire. N’y comptez pas trop…

Enfin, la CAQ carbure au nationalisme. La clause dérogatoire en est un instrument important. En effet, la question ne se poserait même pas si le Québec était souverain, mais les indépendantistes du Bloc québécois et du PQ doivent s’abstenir de faire de cet enjeu une lutte pour le pays. Une telle attitude détournerait le débat et forcerait François Legault à une moindre détermination pour ne pas se faire affubler, lui, du grelot souverainiste qu’il craint tant.

Pour l’instant, passablement affaiblis, les adversaires de la CAQ doivent se rallier à ce qui demeure un nationalisme modéré, quoi qu’ait envie d’en dire l’odieuse Marine Le Pen.