Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste
Jean-Marc Beaudoin

Un «flushgate» durement révélateur à Trois-Rivières

CHRONIQUE / Le professeur en sciences de l’environnement à l’Université du Québec à Trois-Rivières, Gilbert Cabana, a bien raison quand il prévient que le Québec devra bientôt choisir entre le retour des Expos ou le retour à des rivières propres.

Une façon imagée de dire que comme société, le Québec n’aura pas les moyens de tout s’offrir et qu’il lui faudra faire des choix difficiles s’il veut maintenir à un niveau élevé son souci environnemental.

Après une première rupture dans une conduite de son système d’évacuation des eaux usées qui a contraint la Ville de Trois-Rivières à déverser directement dans la rivière Saint-Maurice au-delà de 90 pour cent de ses eaux non traitées, un nouveau bris force le prolongement de ces déversements jusqu’à au moins jeudi prochain.

En fait, la Ville venait à peine de remettre en fonction son système, après une semaine d’urgents et coûteux travaux, qu’un nouveau problème apparaissait, cette fois dans le secteur Sainte-Marthe-du-Cap.

Plus complexes, le maire Jean Lamarche a indiqué jeudi que les travaux de réparation seront aussi plus longs et que, plutôt qu’une remise en opération prévue pour lundi, il faudra attendre jusqu’à jeudi et peut-être même davantage avant de pouvoir cesser les déversements, qui se font maintenant en grande partie directement dans le fleuve Saint-Laurent, à la hauteur du port de Trois-Rivières.

À raison de 70 millions de litres par jour, on larguera largement plus d’un milliard de litres d’eaux souillées dans le fleuve.

De quoi faire bondir d’émotion tous les écologistes.

Les avis d’experts sont partagés, mais le fleuve Saint-Laurent, en raison de son fort débit, possède quand même une certaine capacité d’absorption. Et, même si cela est triste à rappeler, il n’en est pas à son premier déversement d’eaux usées urbaines.

Bon an mal an, on en compte jusqu’à 40 000 par année, en raison de bris parfois, mais surtout lors de pluies torrentielles qui poussent au-delà de leurs limites les infrastructures de transport et de traitement des eaux usées des villes. Alors, comme on le dit en bon québécois, «on flushe».

Personne n’a oublié ce qui avait été appelé le «flushgate de Montréal». Pour réaliser des travaux nécessaires, Montréal avait dû déverser sans traitement huit milliards de ses eaux usées.

Beaucoup de maires de villes riveraines en aval de Montréal, dont celui de Trois-Rivières, Yves Lévesque, s’étaient offusqués de devoir se concevoir en «bassin de décantation» des égouts de Montréal et d’avoir à traiter ces égouts quand leur prise d’eau était installée dans le fleuve.

Dans les faits, selon certaines études, les matières fécales ont rapidement été dispersées et n’auraient plus été décelables bien avant le lac Saint-Pierre, qui aurait autrement pu agir en immense filtre naturel.

Les évacuations de Trois-Rivières devraient donc être diluées aussi rapidement et ne pas pouvoir être repérées au-delà des hauts fonds herbeux de Gentilly.

Mais tout le monde s’entend pour reconnaître qu’il y aura forcément un impact négatif, même s’il était réduit, sur les eaux du fleuve.

Au-delà de ces considérations, ce que le professeur Cabana a voulu faire ressortir, ce sont les investissements, qui risquent d’être bien supérieurs à tout ce qu’on avait pu projeter, qu’il faudra consentir si on tient à un environnement de qualité... si on veut sauver la planète.

Ce que les deux bris de conduite de Trois-Rivières ont révélé, c’est la fragilité du système de traitement des eaux usées et l’évidence qu’il faudra agir et investir beaucoup plus tôt que prévu.

Le réseau d’épuration devait durer quelque 75 années. On vient de réaliser qu’il est prêt à céder après seulement une trentaine d’années. Ce ne sont pas les conduites comme telles qui explosent, mais les joints de raccordement ou d’étanchéité qui lâchent.

Si cela s’est produit à Trois-Rivières, cela se reproduira à l’échelle du Québec, car les équipements sont à peu près les mêmes partout.

Or, la remise à niveau, ou en ordre, du système d’épuration nécessiterait sur trente ans des investissements de 100 millions $, a prévenu le maire Lamarche. Pour l’ensemble du Québec, ce serait au moins 10 milliards $, pour simplement maintenir ce qui existe... alors que les écologistes, et l’ensemble des citoyens, s’attendent à ce qu’on investisse beaucoup plus qu’on ne le fait déjà, dans la protection de l’environnement.

Où va-t-on trouver tout cet argent ou qu’allons-nous devoir couper ou se priver comme services collectifs? À vos chéquiers contribuables?

Trois-Rivières avait prévu consacrer 20 millions $ en 2020 à son réseau de traitement des eaux et autant les trois prochaines années.

Elle vient d’hériter d’une dépense additionnelle imprévue de plus de 1 million $, dans une année de pandémie qui lui a généré bien d’autres dépenses spéciales tout en la privant de certains revenus.

L’actuel conseil municipal et les autorités financières de la ville devront se casser la tête s’ils veulent équilibrer les comptes dans le prochain budget... sans trop de douleurs pour le contribuable.

Ce n’est jamais une bonne idée de devoir trop hausser les taxes, surtout dans une année d’élection.

Bien sûr, on demandera aux gouvernements de Québec et d’Ottawa de contribuer pour que le Québec puisse continuer de traiter ses eaux usées.

À ce jour, la pandémie a déjà coûté 100 milliards $ au gouvernement fédéral et autour de 35 milliards $ à celui de Québec. Et avec les risques élevés d’une nouvelle vague de COVID-19, l’ardoise pandémique pourrait encore exploser.

Il faudra bien régler les comptes et on n’aura pas en 2021 et dans les années suivantes des citoyens plus riches qu’on pourra taxer sans trop de mal.

Alors oui, il faut déjà prévoir de douloureux débats de société dans lesquels des investissements environnementaux, qui apparaissent pourtant nécessaires et urgents, pourraient être mis en cause.