Isabelle Légaré
Nancy Moffatt a écrit «La maison du bonheur renaîtra» sur un miroir déposé devant sa résidence endommagée par un incendie, le 23 juin dernier.
Nancy Moffatt a écrit «La maison du bonheur renaîtra» sur un miroir déposé devant sa résidence endommagée par un incendie, le 23 juin dernier.

Sous la cendre, une mosaïque du bonheur

CHRONIQUE / La maison du bonheur renaîtra. Nancy Moffatt s’en fait la promesse. Cette phrase a même été écrite du bout de son doigt, sur un miroir recouvert de suie.

L’objet trônait dans une salle de bain qui n’existera plus dans quelques jours. Nancy l’a appuyé contre un arbre, devant sa demeure sérieusement endommagée par un incendie survenu le 23 juin dernier, en mi-journée, à Trois-Rivières.

Sur la façade, rien n’y paraît vraiment, si ce n’est que l’adresse est hors de portée de vue en raison d’un gros conteneur rempli de ce qui a pu être préservé.

Les dégâts s’observent surtout à l’arrière où la terrasse, au deuxième étage, s’est embrasée. Un article de fumeur oublié pourrait être la cause, a-t-on laissé savoir à Nancy qui était absente lorsque l’alerte a été donnée.

Elle n’habite plus ici depuis trois ans. Établie sur le bord du fleuve afin de réaliser un rêve de toujours, la propriétaire revenait régulièrement cependant à la maison du bonheur. Acheté au début des années 2000, le cottage de la rue Jean-Nicolet accueillait des chambreurs. Trois d’entre eux étaient sur place lorsque les flammes se sont rapidement propagées à la toiture. Personne n’a heureusement été blessé.

Les pompiers n’ont eu d’autres choix que d’y aller d’une attaque agressive, c’est-à-dire qu’ils ont arrosé plus que pas assez. Tout était éteint lorsque Nancy est arrivée en catastrophe, une heure plus tard.

«Merci d’avoir sauvé ma maison!», s’est-elle empressée de leur dire.

Mais deux jours plus tard, la femme de 55 ans s’est littéralement effondrée en apprenant que l’intérieur devait être démoli et refait.

Construite en 1948, la résidence n’est pas partie en fumée, sauf que le résultat n’est pas moins dévastateur. L’eau s’est infiltrée dans chaque recoin, sans aucune pitié. Pour Nancy, démolir et reconstruire, ça veut dire des milliers d’heures de travail minutieux et de longue haleine emportées par un tsunami.

À l’emploi du service de l’imprimerie de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Nancy Moffatt est également reconnue pour organiser des événements mettant en lumière l’art visuel.

Elle a l’âme d’une artiste. Et le talent. Nancy a eu le coup de foudre pour la mosaïque dont elle maîtrise l’art.

Du couloir d’entrée jusqu’aux chambres, en passant par les salles de bain et la cuisine, Nancy a mis sa touche. Des planchers, murs et comptoirs sont tapissés de fragments de céramique, d’ardoise, de pierres et de marbre. Elle a taillé, assemblé et collé les morceaux, un à un, afin de créer des œuvres uniques.

Au fil des ans, Nancy Moffatt a créé plusieurs mosaïques dont ce papillon qui sera malheureusement bientôt chose du passé.

Un commerçant, spécialiste dans le couvre-plancher, lui donne généreusement des tuiles de démonstration. Nancy récupère ces carreaux destinés de toute façon à la poubelle et métamorphose son chez-soi. Le résultat est impressionnant.

«Je fais tout avec ça!», dit-elle en m’invitant à entrer dans sa demeure aux allures de zone sinistrée. L’odeur de fumée enveloppe toujours chacune des pièces rasées au cours des prochains jours.

Il y a de quoi pleurer en effet.

Seule la salle de bain du rez-de-chaussée sera rescapée. «Ne pas démolir» est écrit sur la porte qu’elle ouvre pour m’y laisser entrer.

«Regarde…»

Au fond, une immense douche ouverte, à l’italienne, avec des alcôves et une mosaïque (bien sûr) recouvrant la base surélevée. Nancy n’a rien négligé. Des pentes ont été créées afin de faciliter l’écoulement de l’eau.

«J’ai brassé moi-même 600 livres de ciment. Quand je fais quelque chose, c’est solide.»

La pièce s’inspire également d’un voyage que l’artiste a fait au Maroc. C’est beau. On est complètement ailleurs.

«Je l’aime beaucoup ma salle de bain. Je suis vraiment contente qu’on puisse la garder.»

Un moindre mal dans les circonstances.

Nancy ne veut pas être présente lorsque les ouvriers feront disparaître ses mosaïques réalisées à la sueur de son front, en y mettant tout son cœur.

«Je me dis que c’est comme des tableaux que j’ai vendus et que je ne reverrai plus jamais…»

L’intérieur de la maison sera démoli et reconstruit. Les mosaïques ne pourront pas être préservées.

La voix brisée par l’émotion, elle tente de se consoler du mieux qu’elle peut. Son sourire revient en répondant à la question, à savoir pourquoi on appelle cet endroit la maison du bonheur.

Ce sont des amis artistes qui l’ont baptisée ainsi. Ils aimaient y revenir, s’y sentaient accueillis, comme chez eux.

«Il y en a eu des fêtes, ici! Beaucoup!», s’amuse-t-elle à raconter.

De la musique, de la poésie, des repas arrosés, des rires, des confidences…

Et il y en aura d’autres.

Nancy a décidé d’y vivre de nouveau. Cette maison l’appelle. Le feu et l’eau n’ont pas tout ravagé. Les souvenirs sont intacts, solidement incrustés comme des fragments de marbre dans le plancher.

La maison du bonheur renaîtra. Nancy en a plus que jamais la certitude.

Une plante était sur la galerie avant que le feu éclate. Cette plante est en réalité une grosse tige plongée dans un pot à eau. Nancy voulait faire des boutures de son dieffenbachia au feuillage persistant.

«Il est mort. Il n’y a rien à faire. Les feuilles sont toutes brûlées», lui a montré un ami venu l’aider, le soir de l’incendie, à sortir de chez elle tout ce qui pouvait être récupéré.

«Non, ne le jette pas! Je suis sûre qu’il y a encore de la vie là-dedans.»

La femme a déposé la tige défeuillée et la cruche noircie au pied de l’arbre, le même que celui du miroir.

Plus d’un mois s’est écoulé. Le message ne s’est pas effacé et une petite feuille verte vient d’apparaître.

La nature est forte. Nancy Moffatt aussi.

Seule cette salle de bain d’inspiration italienne et marocaine ne sera pas détruite. Photo prise avant l’incendie.