Un tramway nommé philo

CHRONIQUE / Que préféreriez-vous si l’on vous donnait le choix entre une vie réelle remplie de souffrances ou une vie virtuelle exempte de toute souffrance ? Dans une situation d’urgence, devons-nous vraiment sauver les femmes et les enfants d’abord ? Et si nous le pouvions, serait-il moralement justifié de remonter le temps pour tuer Adolf Hitler alors qu’il n’était encore qu’un bébé ? Ce n’est là qu’un bref échantillon des questions auxquelles certains chercheurs tentent de répondre par le biais de la philosophie expérimentale.

Dans l’esprit de la plupart des gens, la philosophie se présente comme une activité hautement spéculative et abstraite, au point où l’expression « philosophie expérimentale » peut sembler contradictoire. Il est vrai que la tradition philosophique s’est construite sur une méthode qui repose principalement sur la justification a priori, mais l’intérêt de la philosophie expérimentale relève précisément du fait qu’elle mise sur les connaissances empiriques.

En tant que nouveau mouvement philosophique, la philosophie expérimentale se démarque donc par son approche originale, laquelle repose avant tout sur des expériences de pensée et des mises en situation concrètes dont le principal objectif est de tester certaines hypothèses traditionnellement proposées par la philosophie. En ce sens, la philosophie expérimentale se rapproche aussi beaucoup des sciences cognitives et de la psychologie sociale.

De manière générale, il s’agit de mieux comprendre les processus psychologiques intrinsèques qui mènent à l’intuition philosophique. On vérifie alors si ces « intuitions ordinaires » divergent d’avec les raisonnements des spécialistes, ou encore si elles varient selon certains facteurs comme le sexe, l’âge ou la culture des participants. Cela permet notamment de questionner la prétention à l’universalité qui anime la philosophie depuis ses origines. Car bien que nous aimions croire que nous sommes des êtres libres et rationnels, le fait est que nous sommes plus souvent mus par les émotions que par la raison. Ce faisant, nous sommes en droit de douter qu’il existe des règles morales universelles, ou à tout le moins qu’il serait possible de les découvrir par la seule activité de notre raison.

Parmi les diverses expériences de pensée proposées en philosophie expérimentale, la plus célèbre est sans contredit le dilemme du tramway, dont il existe d’innombrables variantes – parfois loufoques – sur les réseaux sociaux. Le problème est le suivant : vous apercevez un tramway qui fonce à toute allure sur un groupe de cinq travailleurs, mais en raison des bruits ambiants, ceux-ci ne l’entendent pas. Si vous ne faites rien, ils seront donc renversés par le tramway. Par chance, il y a tout près de vous une manivelle qui permet de dévier le tramway vers la voie de service sur laquelle ne se trouve qu’un seul homme. Que faites-vous ? Actionnez-vous la manivelle, oui ou non ? Dans ce premier cas de figure, la réponse paraît simple et intuitive. Puisqu’une seule mort vaut mieux que cinq, alors il faut actionner la manivelle et « sacrifier » l’homme qui se trouve sur la voie de service. Simple, non ? En fait, pas vraiment. Car si nous changeons quelque peu les paramètres de l’expérience, les choses se corsent et le raisonnement selon lequel une seule mort vaut mieux que cinq ne semble plus aller de soi. Imaginez, par exemple, qu’on vous dise que les cinq personnes qui se trouvent sur la voie principale ne sont pas que de simples travailleurs, mais des pédophiles récidivistes. Ou encore, que l’homme sur la voie de service est l’inventeur d’un remède contre le cancer. Actionneriez-vous toujours la manivelle ?

Ce qui est intéressant avec ces expériences de pensée, c’est qu’elles confrontent directement nos intuitions ordinaires et nous forcent à réfléchir sur nos réelles motivations morales et les principes qui les sous-tendent. Ainsi, que ce soit pour résoudre le dilemme du tramway ou des problèmes plus sérieux comme la mortalité infantile et les changements climatiques, force est d’admettre que la philosophie a encore son mot à dire.