Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

Le prix de la liberté

CHRONIQUE / « Si la liberté d’expression se limite aux idées qui nous conviennent, ce n’est pas la liberté d’expression. » - Noam Chomsky

Nous mesurons difficilement la chance que nous avons de vivre dans une société où chacun est libre de croire en ce qu’il veut et de l’exprimer ouvertement. Cela nous semble aller de soi, au point où il peut être tentant de tenir ces libertés pour acquises. L’histoire nous enseigne pourtant que si les sociétés peuvent évoluer dans la bonne direction, elles peuvent aussi régresser. Et au risque de paraître alarmiste, je dois dire que j’ai la désagréable impression que c’est ce qui se produit en ce moment.

Depuis quelques années, en effet, les attaques nourries contre la liberté d’expression ne manquent pas. En marge du procès des attentats contre Charlie Hebdo, par exemple, il se trouve des gens pour dire que les caricaturistes sont peut-être allés trop loin et qu’ils auraient dû tenir compte de la sensibilité des membres de la communauté musulmane avant de publier – de republier – ces caricatures. Certains diront qu’il s’agit d’un cas extrême, voire d’une exception, mais je n’en suis malheureusement pas certain.

Au contraire, cette injonction au « politiquement correct » semble de plus en plus commune, de sorte que l’étendue et les limites de la liberté d’expression se mesurent maintenant à l’aune de la sensibilité de certaines personnes ou de certains groupes, comme si le droit de déranger ou de choquer n’existait plus.

Évidemment, la liberté d’expression n’est pas absolue ou illimitée. Et comme n’importe quelle autre liberté, elle ne peut servir d’alibi pour justifier tout et n’importe quoi. Les propos haineux ou diffamatoires, par exemple, doivent être sévèrement sanctionnés. N’empêche, il y a quelque chose de profondément dérangeant et inquiétant à ce que la liberté d’expression soit constamment soumise aux dictats de la bien-pensance.

Dernièrement, un rapport publié par un groupe de travail présidé par le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, nous mettait justement en garde contre ce genre de dérives. Dans ce rapport, on pouvait notamment lire que l’accroissement de la rectitude politique impose une sorte de climat de censure, et ce, même jusque dans nos universités. C’est déplorable, car en principe, l’université devrait être le lieu privilégié de la circulation et de la confrontation des idées. Mais dans les faits, elle sert souvent de support à la propagation d’idées dites « progressistes », et ce, au détriment de tout ce qui n’est pas dans l’air du temps.

Par ailleurs, je ne peux m’empêcher de mentionner le cas de l’auteur Yvan Godbout, accusé de production et de distribution de pornographie juvénile, simplement parce qu’il y avait des scènes d’inceste et des viols d’enfants dans un de ses romans. C’est horrible, évidemment, mais doit-on rappeler qu’il s’agit d’une oeuvre de fiction? Heureusement, il a été acquitté, mais à quel prix? Même avorté, j’ai bien peur que ce procès ait pour effet de renforcer le climat de censure (ou d’autocensure, devrais-je dire) déjà bien installé.

Tout se déroule comme si les gens acceptaient de moins en moins le fait d’être dérangés ou choqués par les propos d’autrui ou par des oeuvres artistiques contraires aux «bonnes moeurs». La tendance est plutôt aux «safe spaces» et aux bulles idéologiques. Cela dit, je reconnais la nécessité pour certaines personnes ou certains groupes de parfois se réunir afin de se mettre à l’abri des critiques et des contrariétés, mais il importe tout de même de spécifier qu’il serait déraisonnable d’attendre des milieux universitaires et artistiques qu’ils se plient à de telles exigences.

En définitive, si la liberté d’expression est un droit fondamental en démocratie, c’est qu’elle est indispensable au développement et au maintien d’un écosystème intellectuel sain et diversifié. Cela inclut évidemment la liberté d’exprimer des opinions qui peuvent ne pas convenir à certaines personnes, mais aussi le risque d’être soi-même dérangé ou choqué par les propos d’autrui ou par des oeuvres artistiques provocatrices. C’est le prix à payer pour vivre dans une société libre et démocratique.