Le pacte faustien de la gauche

CHRONIQUE / Dans la littérature populaire allemande, le récit tragique de Faust a donné lieu à de nombreuses interprétations. Dans l’une d’elles, notre héros accepte de vendre son âme au diable en échange de la connaissance universelle – ce qui le mènera évidemment à sa perte. Victime de sa propre ambition et de son aveuglement, Faust s’est fait duper, car il n’a pas bien mesuré la portée et les conséquences de son geste.

 De manière générale, on parle d’un « pacte faustien » pour évoquer le fait d’un individu ou d’un groupe qui, afin d’obtenir la richesse ou un quelconque bénéfice, est prêt à abandonner ses valeurs ou ses principes moraux.

L’histoire de Faust, c’est un peu celle de la gauche québécoise qui, plus ou moins consciemment, a abandonné son combat en faveur de la justice sociale, de l’égalité et de la solidarité au profit de l’individualisme radical. Car, en prenant systématiquement le parti des minorités de tous acabits, cette gauche ne se rend de toute évidence pas compte qu’elle participe à la désagrégation du tissu social, compromettant ainsi la possibilité de construire une société plus juste et plus solidaire. Comment, en effet, pourrions-nous tisser des liens de solidarité avec des gens avec qui nous ne partageons à peu près rien, si ce n’est des droits formels ?

Ce faisant, la gauche est devenue l’alliée objective du néolibéralisme qu’elle prétend pourtant combattre. Et ce qu’il y a de plus tragique, c’est qu’elle ne s’en rend pas compte. Mais en devenant multiculturaliste et antinationaliste, la gauche embrasse de fait la même vision du monde que l’élite mondialiste. Un monde dans lequel les frontières et les identités communes n’ont plus vraiment de sens. Un monde dans lequel les individus sont abandonnés à eux-mêmes, toujours plus isolés les uns des autres et repliés sur leur identité et leurs droits individuels. Cette vision du monde est effectivement le terreau fertile du néolibéralisme, lequel compte avant tout sur notre apathie collective afin d’étendre son emprise.

Qu’on me comprenne bien, je n’ai rien contre les droits et libertés individuels, bien au contraire, mais il me semble par ailleurs que nous devrions veiller à ce qu’ils soient en équilibre par rapport à certains droits collectifs, lesquels s’avèrent nécessaires au développement et au maintien de la communauté politique. Or, nous assistons actuellement à une troublante ghettoïsation des esprits qui, à terme, pourrait avoir des conséquences presque irréversibles sur notre économie et sur nos acquis sociaux.

Dans ce contexte, la nation devient le seul rempart contre cette barbarie. C’est effectivement à l’intérieur de la nation que peuvent se tisser des liens concrets de solidarité, et ce, à travers l’élaboration d’une identité commune et de projets communs. Cela ne signifie pas que nous devions forcément nier les identités particulières, mais ces dernières devraient néanmoins être tempérées par la volonté de vivre ensemble et de participer à un idéal de vie commune. C’est la définition même du bien commun, il me semble.

En ce sens, bien qu’elle s’avère imparfaite et critiquable, la loi sur la laïcité constitue tout de même un effort louable pour retrouver un peu de ce « sens commun ». En effet, pour que le vivre-ensemble soit possible au-delà d’une simple cohabitation désintéressée, il faut que chacun puisse – dans une certaine mesure – transcender son individualité pour embrasser l’identité collective. Autrement dit, pour assurer la cohésion sociale, nous devons réapprendre à parler au « nous » et pas simplement au « je ». Cela implique généralement certains compromis sur nos droits et libertés individuels.

Évidemment, il convient d’être prudent et de faire preuve de discernement, car un nationalisme exacerbé pourrait mener à de graves dérives. Ainsi, il convient de souligner que la cohésion sociale ne devrait pas se faire sur le dos de certains individus ou de certains groupes en particulier. Cela dit, je crois que la principale menace qui plane actuellement sur nos institutions n’est pas le nationalisme identitaire, mais plutôt l’individualisme radical, lequel sape les fondements mêmes de la solidarité.