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Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

Le nombril du monde

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CHRONIQUE / « L’homme est la mesure de toutes choses », disait Protagoras, ce qui signifie que la morale, la vérité et le monde lui-même n’existent qu’en tant que phénomènes visés par une conscience, par une intention. Autrement dit, si la conscience humaine venait à disparaître, la signification du monde disparaît aussi avec elle. Cette affirmation peut sembler radicale, mais elle n’en est pas moins assez représentative de l’état d’esprit dans lequel nous sommes lorsque, plus ou moins consciemment, nous évaluons le monde qui nous entoure à l’aune de nos propres perceptions et intérêts sans réellement tenir compte des autres.

Et ça ne date évidemment pas d’hier. Depuis l’Antiquité au moins, notamment à travers les mythes et les religions, les êtres humains ont embrassé une conception anthropocentrée qui les mène à croire qu’ils sont l’entité centrale la plus significative de l’univers. Dans les religions monothéistes, par exemple, il est tout à fait commun de considérer que l’être humain possède une place spéciale dans la « création », ne serait-ce parce qu’il est la seule créature à posséder une âme (une conscience). La plupart des philosophes grecs abonderont dans le même sens, à commencer par Aristote, lequel est aussi à l’origine du géocentrisme, un modèle physique selon lequel la Terre se trouve immobile au centre de l’univers.

Il faudra attendre la Modernité, et plus particulièrement la Révolution copernicienne, pour que ces idées commencent à être remises en question. Mais cela se fera très progressivement. Dans un premier temps, en effet, Galilée et Newton démontreront que la Terre n’est pas le centre de l’univers. Ensuite, Darwin avancera l’idée selon laquelle les espèces évoluent (se transforment) par le biais de la sélection naturelle. Dans ce schéma, l’humain n’est pas un être « spécial » ou « supérieur », mais bien un animal comme les autres. Il va sans dire que la théorie de Darwin a bousculé les idées religieuses et philosophiques de son temps, mais est-ce vraiment différent de nos jours?

Évidemment, il ne viendrait plus à l’esprit de grand monde de croire que la Terre est le centre de l’univers ou que l’être humain n’est pas un animal. Pour autant, il n’en demeure pas moins extrêmement difficile pour nous de renoncer à l’idée selon laquelle nous serions des êtres « exceptionnels », ne serait-ce qu’en raison de nos facultés intellectuelles et de la complexité de notre langage. Aujourd’hui encore, en dépit des preuves scientifiques, nombreux sont ceux qui s’enferment dans le déni et qui continuent de chercher le « propre de l’homme », cette spécificité qui permettrait à l’être humain d’asseoir sa domination sur la nature et sur les autres animaux.

L’entreprise est vaine, mais elle continue néanmoins d’alimenter de nombreux fantasmes. Pourquoi donc? Si l’on en croit Freud, le développement de la science a infligé trois blessures narcissiques successives à l’humanité. Nous en avons déjà évoqué deux, à savoir la Révolution copernicienne et la théorie de l’évolution, mais Freud y ajoute la découverte de l’inconscient par la psychanalyse. Ainsi, non seulement l’être humain est-il un animal comme les autres habitant sur une planète quelconque perdue dans un univers infini, mais il s’avère en plus qu’il n’est même pas maître dans sa propre maison – le libre arbitre n’étant qu’une illusion générée par l’ego.

L’histoire des sciences se caractérise donc par une suite de ruptures épistémologiques à l’origine d’une désillusion de l’être humain quant à sa toute-puissance supposée. Dans ce contexte, l’anthropocentrisme apparaît comme une conception philosophique erronée et dépassée à laquelle nous nous attachons désespérément dans le but de préserver notre ego et de conserver nos privilèges. Nous refusons d’admettre la vérité scientifique, car cela impliquerait de réviser en profondeur notre rapport au monde et aux autres animaux.

Pourtant, tout indique que nous n’aurons pas le choix. Tôt ou tard (et plus tôt que tard, idéalement), il nous faudra effectivement admettre que nous ne sommes pas le nombril du monde. En réalité, tout semble indiquer qu’il n’y a pas de « nombril du monde », mais que la nature constitue au contraire un tout à l’intérieur duquel chacune des parties est interreliée et interdépendante. La nature et les animaux ne sont donc pas nos « choses », mais bien nos sœurs et nos frères. Tant que nous n’admettrons pas ce fait, il sera impossible d’établir une paix durable sur cette Terre.