Le bonheur en famille

CHRONIQUE / La semaine dernière, j’ai lu avec intérêt la chronique de Marie-Ève Lambert, ma collègue de La Voix de l’Est. Elle y abordait l’épineuse question du bonheur parental, et plus particulièrement de la pénalité de bonheur parental. Selon plusieurs études, en effet, les parents seraient généralement moins heureux que les non-parents. Pourquoi ? En gros, parce que les enfants génèrent du stress, de la frustration et de l’inquiétude.

Je ne sais pas vous, mais pour ma part, je ne suis aucunement surpris par le résultat de ces études. Non pas que je pense que les enfants nuisent réellement au bonheur, mais parce que je crois que nous nous trompons sur la véritable nature du bonheur. De manière générale, notre société tend à nous faire croire que le bonheur réside dans l’accumulation des plaisirs intenses et immédiats ainsi que dans la réussite individuelle. Dans ces conditions, il ne fait aucun doute que les enfants constituent une entrave au bonheur, car ils entrent forcément en contradiction avec nos attentes et nos aspirations individuelles.

Le problème, c’est que l’individualisme et le narcissisme sont devenus les bases de notre société. Le bonheur y est perçu comme un bien de plus à s’approprier, un peu comme toutes ces bébelles qu’on achète chez IKEA ou au Costco pour combler le vide de notre existence. Le bonheur est devenu une marchandise, une course, une compétition. On ne compte d’ailleurs plus le nombre de livres et de conférences de « coachs de vie » qui nous promettent la recette du bonheur, mais surtout un moyen simple et rapide pour y parvenir. Pas l’temps d’niaiser, comme on dit !

Dans le registre familial, ce mal prend la forme de ce que j’appelle le « couple-jouisseur ». Le couple-jouisseur, c’est ce couple qui n’en est pas vraiment un. Ce couple qui n’est que l’addition des deux individus qui le composent et l’extension naturelle de l’individualisme narcissique qui caractérise notre époque. Ce modèle n’existe d’ailleurs que dans l’objectif d’accroître le plaisir et les opportunités de l’individu. Le couple et la famille n’y sont rien de plus que des « ingrédients » du bonheur standardisé à la sauce moderne.

Mais la désillusion ne tarde pas à venir, car il apparaît de plus en plus évident que le bonheur qu’on tente de nous vendre est factice et que les standards qu’on nous demande d’atteindre sont irréalistes. Surtout chez les femmes, pour qui le prix à payer s’avère particulièrement élevé. Mais à qui la faute ? En fait, tout indique que nous sommes en partie les artisans de notre propre malheur. D’abord, nous nous laissons entraîner dans cette spirale ridicule de « succès » et de confort matériel, puis nous recherchons une reconnaissance superficielle de la part d’une société tout aussi superficielle.

Selon moi, il faut changer nos attentes et nos aspirations, et surtout le regard que nous portons sur le couple et la famille. Car pour peu qu’on accepte l’idée que le bonheur ne se trouve pas nécessairement dans l’accumulation des plaisirs et dans la réussite matérielle et individuelle, les enfants n’apparaissent plus comme un obstacle. En réalité, le bonheur est davantage une entreprise collective dont la famille s’avère l’un des lieux privilégiés. Certes, celle-ci vient avec son lot de stress, de frustrations et d’inquiétudes, mais ce sont ces « épreuves » qui forgent notre caractère et nous aident à devenir de meilleures personnes.

À travers le couple et la famille, nous apprenons – en principe – à faire des compromis et des sacrifices. Nous apprenons le sens et la valeur du dévouement. Aussi, être parent nous confronte à nos propres limites et imperfections. Bref, nous apprenons à dépasser notre individualité pour embrasser un projet plus grand que nous. Ce n’est pas toujours facile, évidemment, mais humainement enrichissant.

Ainsi conçu, le bonheur en famille a donc quelque chose de subversif, car il appelle au renversement des valeurs de notre époque. La famille nous ouvre alors sur un bonheur profond et durable dont nous ne pouvons prendre la pleine mesure qu’avec les années. Cela s’appelle le sentiment du devoir accompli.

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