Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

La tentation du relativisme

CHRONIQUE / Dans une société de plus en plus diversifiée et changeante, la tentation du relativisme est très forte. Il est tentant, en effet, de transformer ce vieil adage qui veut que chacun ait droit à son opinion en une sorte d’injonction à respecter toutes les opinions, aussi fausses ou insensées puissent-elles être. En elle-même, l’idée selon laquelle chacun devrait être libre d’exprimer publiquement son opinion n’est pas mauvaise, bien au contraire. Néanmoins, il ne faudrait pas perdre de vue que certaines opinions peuvent être foncièrement moins bonnes que d’autres, notamment parce qu’elles ne sont pas appuyées sur des faits ou un raisonnement logique et cohérent.

Le relativisme peut évidemment prendre différentes formes, mais de manière générale, il se définit comme un ensemble de doctrines qui ont pour point commun de défendre la thèse selon laquelle le sens et la valeur des croyances et des comportements humains n’ont pas de références absolues qui seraient « transcendantes », c’est-à-dire qui seraient valables universellement. Autrement dit, le relativisme soutient qu’il n’y a pas d’opinion vraie ou fausse, mais que cela dépend simplement du point de vue que nous adoptons.

La forme la plus commune de relativisme est certainement le relativisme culturel, qui affirme que les normes et les valeurs propres à chaque culture ne peuvent être jugées à partir de critères objectifs et universels. Cette doctrine s’est développée surtout à partir de la seconde moitié du XXe siècle, notamment sous l’impulsion des mouvements de décolonisation, mais aussi en réaction aux horreurs infligées au peuple juif lors de la Seconde Guerre mondiale. En ce sens, le relativisme culturel n’est pas totalement dénué de sens et de légitimité, car il s’agit de prendre conscience et de corriger l’erreur que constituait l’impérialisme occidental.

Pour autant, le concept de relativisme culturel n’est pas sans faille et peut lui aussi mener à d’inquiétantes dérives. Au nom de la tolérance et de l’ouverture, ou encore de l’inclusion, devrions-nous accepter tout et n’importe quoi? Faudrait-il, par exemple, renoncer à dénoncer le sexisme et l’homophobie simplement parce qu’ils font partie intégrante d’une culture ou d’une religion qui n’est pas celle de la majorité? Porter un jugement moral sur les différentes cultures et religions est évidemment un exercice délicat, mais pour peu que nous demeurions attachés à la philosophie des droits de l’Homme, c’est un exercice nécessaire.

Qu’on me comprenne bien, je ne prétends pas que la culture occidentale soit supérieure aux autres, bien au contraire. À bien des égards, la vision du monde et les valeurs portées par l’Occident ont été – et continuent d’être – la cause de bien des tourments, notamment en cherchant à s’imposer comme le seul modèle valable. En ce sens, l’appel à la décolonisation de nos imaginaires est plus que salutaire. Nous devons rompre avec les rapports de force qui ont depuis toujours participé à structurer les relations que nous entretenons avec les autres peuples. Mais s’ouvrir aux autres et accepter d’entretenir avec eux des rapports égalitaires n’implique pas forcément que nous renoncions à l’idéal universaliste dont nous avons hérité des Lumières. En revanche, nous devons accepter que « l’autre » puisse y participer au même titre que nous.

Dans un contexte de décolonisation et de volonté de réconciliation, la tentation du relativisme est non seulement forte, mais elle est compréhensible. Seulement, il faudra veiller à ne pas confondre la tolérance et l’ouverture avec le laxisme et la complaisance. Car le relativisme, loin de favoriser le vivre ensemble, risque au contraire d’attiser les conflits en confortant tout un chacun dans sa propre vision du monde et ses propres préjugés. Une forme de ghettoïsation intellectuelle et symbolique, autrement dit. Pour toutes ces raisons et en dépit de ses lacunes et de ses limites, il apparaît que le projet universaliste conserve aujourd’hui toute sa pertinence.