La loi du talion

CHRONIQUE / « Oeil pour oeil finira par rendre le monde aveugle » – Mahatma Gandhi.

Mardi dernier, l’impensable s’est produit à Alma. Un meurtre sordide et gratuit, en pleine rue, au vu et au su de tout le monde. Il n’y a évidemment pas de mots pour décrire l’horreur d’un tel événement, mais j’aimerais néanmoins m’attarder à certains commentaires qui ont été émis sur les réseaux sociaux et dans les médias à propos de notre système de justice. Ce sera ainsi une bonne occasion de réfléchir sur les tenants et aboutissants de cette affaire, mais sous un angle plus « philosophique ».

Évidemment, plusieurs personnes ont été surprises et choquées lorsqu’elles ont appris que l’accusé venait tout juste de sortir de prison, et ce, après avoir purgé pas plus du tiers de la peine dont il avait écopé en 2018. À juste titre, cela soulève des questions sur le travail de la Commission des libérations conditionnelles, qui, sur ce coup, l’a peut-être échappé. Mais, plus fondamentalement, je constate que plusieurs personnes remettent en question le concept même de libération conditionnelle, et plus largement, tout notre système de justice pénale basé sur la réhabilitation et la réinsertion sociale.

C’est donc tout un débat philosophique qui nous attend entre, d’une part, les défenseurs d’une conception plus « libérale » de la justice, et d’autre part, les partisans d’une approche plus « conservatrice ». Si les premiers se montrent globalement satisfaits de notre système dans sa forme actuelle, les seconds souhaiteraient plutôt durcir le ton et imposer des peines plus sévères, voire la peine de mort, dans le cas des crimes les plus graves.

Avant d’examiner leurs arguments respectifs, il est bon de savoir que si les libéraux et les conservateurs ne s’entendent pas sur cette question, c’est essentiellement parce qu’ils ne partagent pas la même conception de l’être humain. En termes simples, on pourrait dire que les penseurs libéraux sont généralement optimistes au sujet de la nature humaine, tandis que les conservateurs s’en méfient davantage. « L’homme est un loup pour l’homme », écrivait Hobbes, ce qui, pour les penseurs conservateurs, montre bien en quoi et pourquoi les êtres humains devraient être encadrés et punis plus sévèrement, le cas échéant.

De leur côté, les penseurs libéraux sont plus proches de Rousseau lorsque celui-ci affirme que « l’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt ». Ils pensent que même au fond du criminel le plus endurci subsiste encore du bon qu’il serait possible de faire ressurgir. Ces points de vue diamétralement opposés débouchent sur deux conceptions particulières de la justice, à savoir la justice punitive et la justice réparatrice.

À lire les commentaires un peu partout sur les réseaux sociaux et dans les médias – des commentaires parfois très violents, soit dit en passant –, je constate qu’une majorité de la population semble plutôt favorable à une justice punitive, c’est-à-dire une approche axée sur la peur et la répression. Les effets attendus d’une telle approche sont évidemment la dissuasion, mais aussi un sentiment de justice à l’égard des victimes.

Et c’est précisément là où le bât blesse, car si on délaisse un peu le débat idéologique pour s’en tenir aux faits, on constate que la justice punitive ne produit pas les effets escomptés. En effet, des peines plus sévères – exemplaires, diront certains – ne permettent pas de prévenir la criminalité. Autrement, il y aurait logiquement beaucoup moins de crimes et de violence aux États-Unis qu’au Canada. Or, c’est précisément le contraire que nous observons.

Bref, quoi qu’on puisse dire ou penser de notre système de justice, force est de constater qu’en dépit de ses imperfections, celui-ci donne globalement de bons résultats. Cela dit, considérant la nature particulièrement sordide du crime dont il est question ici, je comprends les réactions émotives et le sentiment d’indignation. Je comprends tout cela, mais il n’en demeure pas moins qu’en matière de justice, nous devons nous en remettre aux faits et à la raison. Autrement, nous risquons de sombrer dans la confusion qui mène de la justice à la vengeance pure et simple.