«Je» n’existe pas

CHRONIQUE / « L’être humain n’est qu’une partie d’un tout que nous appelons l’univers. Une partie délimitée dans le temps et dans l’espace. Et par une sorte d’illusion d’optique de sa conscience, il se sent lui-même, avec ses pensées et ses sentiments, comme séparé du reste. Cette illusion est une forme de prison pour nous, car elle nous restreint à nos désirs personnels et à ne manifester notre affection qu’aux rares personnes avec qui nous entretenons des liens étroits. Nous avons donc pour mission de nous affranchir de cette prison en élargissant notre cercle de compassion pour embrasser toutes les créatures vivantes et la nature entière dans sa beauté. »

Ces mots sont d’Albert Einstein et expriment selon moi très bien l’un des principaux défis de notre temps, à savoir la réconciliation de l’être humain avec la nature. D’ailleurs, que ce soit à travers la croyance en un dieu quelconque ou une autre forme de spiritualité, l’être humain a toujours eu le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que lui. Chez les Anciens, cette appartenance s’incarnait dans le lien étroit avec la nature, qu’ils avaient l’habitude de considérer comme un « grand vivant ».

Or, de nos jours, ce lien est rompu. La majorité d’entre nous habitons maintenant en milieu urbain et avons perdu tout contact avec la nature, si ce n’est un week-end à la campagne de temps en temps. Cette rupture du lien avec la nature n’est pas sans conséquence, car non seulement cela entraîne-t-il une augmentation des risques de maladie mentale, mais renforce par ailleurs notre prétention à nous estimer en-dehors et au-dessus de la nature. Un véritable cercle vicieux.

À bien des égards, la modernité a constitué une fabuleuse avancée pour l’espèce humaine, notamment en ce qui a trait à l’amélioration de nos conditions de vie. Nous sommes plus riches et nous vivons plus vieux qu’à n’importe quelle autre époque de l’histoire. Nos possibilités sont quasiment infinies. Pour autant, tout n’est pas rose au pays des Modernes, et force est de constater que ces derniers se sentent de plus en plus perdus et isolés. Les causes sont multiples et complexes, évidemment, mais il ne fait aucun que l’individualisme constitue la source de bien des maux qui nous assaillent.

En effet, l’attachement excessif à notre individualité, et par extension aux biens matériels que nous possédons, est la source de nombreuses souffrances, à commencer par le sentiment de perte de sens et de repères. Cet isolement spirituel, si je puis dire, mène au désenchantement, et éventuellement à la dépression. Que ce soit sur le plan individuel ou collectif, l’ego surdimensionné nous coupe effectivement d’une partie essentielle de nous-même, à savoir les autres.

Cela peut sembler contradictoire, mais les autres font bel et bien partie de qui nous sommes. Les autres participent à nous façonner, et inversement. C’est en ce sens que le biologiste et généticien français Albert Jacquard disait que « nous sommes les liens que nous tissons avec les autres ». Nous sommes des animaux grégaires, ne l’oublions pas, et en tant qu’êtres sociaux, nous avons besoin des autres pour nous constituer. Le self-made man n’est rien de plus qu’un mythe.

Sans ce lien avec les autres, nous sommes effectivement perdus et isolés. C’est le sens même de l’interdépendance. C’est pourquoi, à strictement parler, « je » n’existe pas, car mon existence est intimement liée à celle des autres, et par extension à la nature entière. Notre individualité n’est donc qu’une abstraction totalement désincarnée et sans valeur, si ce n’est lorsque qu’elle est mise en relation avec le tout dont nous parlait précédemment Einstein.

Je suis conscient que mes propos pourront paraître vaguement ésotériques, et pourtant il n’en est rien. C’est un fait scientifiquement avéré que nous sommes la partie d’un tout dont chacune des parties est indissociable l’une de l’autre. Notre tâche consiste donc à nous harmoniser avec ce tout. Il en va de notre bien-être comme de notre survie en tant qu’espèce.