Les raies au menu

CHRONIQUE / J’aimerais avoir votre opinion sur l’utilisation du «si» dans «si j’avais» et «si j’aurais» (Jean Lecours, Québec).

En quinze ans de chronique sur la langue française, vous vous doutez bien que cette question m’est adressée régulièrement. Mais comme je n’en ai pas parlé depuis 2010, ce ne sera pas une perte de temps d’y revenir.

Nous avons donc presque tous appris à l’école que les «si» mangent les «rais». Une façon imagée de nous faire retirer rapidement les «si j’aurais» et compagnie de notre vocabulaire. Malheureusement, on ne nous dit pas vraiment pourquoi.

La semaine dernière, je vous parlais des différentes «valeurs temporelles» des temps, lesquelles expliquent pourquoi des temps du futur peuvent être utilisés au passé, des temps du passé utilisés au présent, etc. Mais les temps ont aussi différentes valeurs «modales» : ils sont propres à exprimer différentes situations (la condition, la concession, l’hypothétique, la conséquence, etc.). 

Ce qui nous amène aux valeurs modales de ces temps qu’on nomme conditionnel présent et conditionnel passé. Parce que, oui, le conditionnel, qui a longtemps été considéré comme un mode (du moins, c’est ce qu’on m’a enseigné), a été «rétrogradé» au statut de temps de l’indicatif par la plupart des grammairiens et linguistes, indique la Banque de dépannage linguistique.

Or, malgré son nom, le conditionnel ne sert jamais à exprimer la condition en tant que telle, mais la CONSÉQUENCE de cette condition. C’est plutôt l’imparfait qui a la valeur modale d’exprimer «une action possible qui est la condition d’une conséquence», explique la BDL. De là, les «si» qui mangent les «rais».


«Si j’avais plus d’argent, je partirais en voyage.»

«Si j’avais su, je ne serais pas venu.»


Maintenant, quand votre enseignant vous a dit que les «si» mangeaient les «rais», il n’a pas osé vous avouer qu’il y a des exceptions.

C’est le cas de l’interrogation indirecte, c’est-à-dire une question insérée dans une autre phrase. Sa particularité est qu’elle s’écrit toujours sans point d’interrogation. Le conditionnel n’est pas obligatoire après le «si» (d’autres temps comme le futur sont possibles), mais il est permis. En voici deux exemples. Essayez de mettre le verbe qui suit le «si» à l’imparfait et vous verrez que le sens ne sera pas le même.


«Je veux savoir si elle aimerait ce livre.» 

«Je me suis demandé si elle serait là.»


Il y a de plus les «même si», qui peuvent exprimer la condition, mais aussi la concession, en quel cas le conditionnel est également permis. «Même si» est alors synonyme de «bien que», «quoique». Si on mettait le verbe à l’imparfait, la phrase ne tiendrait plus debout.


«Même si je préférerais partir, je vais rester.»


Il y a d’autres exceptions qui existent dans la langue littéraire, que je n’évoquerai pas ici étant donné qu’elles sont beaucoup plus rares. L’important est que vous sachiez désormais qu’il n’y a pas toujours de la raie au menu des «si».

Perles de la semaine

Un examen sur les animaux, probablement donné dans la même classe que l’élève qui a répondu que «la peau de la vache sert à garder la vache ensemble».


«Le lapin a de grandes oreilles, car elles lui servent pour voir en hauteur.»

«Quand un oiseau se met à voler, ça veut dire qu’il a coupé les moteurs.»

«Le cochon est très utile, car il est entièrement fait de nourriture.»

«Les félins ont des pattes rétractiles qui leur rentrent dans le corps quand ils marchent.»

«Si on veut acheter un caméléon, on peut choisir sa couleur sur catalogue.»


Source : «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.