Steve Bergeron

La double vie du double V

CHRONIQUE / Depuis longtemps, je cherche la raison pour laquelle la lettre w se prononce « double V » en français et « double U » en anglais. Y a-t-il une explication? (Céline Defoy, Trois-Rivières) Pourquoi dit-on [vagon] au lieu de [ouagon]? Le mot « watt » se prononce pourtant [ouatt]... (Micheline Goyette, Sherbrooke)

Le w, c’est la benjamine de l’alphabet français, la toute dernière lettre à y avoir officiellement fait son entrée. Le «Bon usage» dit que le «dictionnaire de Robert (1964) est le premier grand dictionnaire à déclarer que le w est la 23e lettre de l’alphabet».

Peut-être que cette information vous fait sursauter, parce que vous avez appris votre alphabet avant 1964 et il y avait un w dedans. Mais il ne faut pas oublier que les dictionnaires sont souvent les derniers à prendre l’usage en compte. Plusieurs autres sources confirment que cette lettre était largement utilisée et enseignée bien avant cette date. C’est simplement qu’elle n’avait pas encore son statut officiel.

L’adjectif «grand» dans l’affirmation du «Bon usage» est peut-être aussi une façon d’exprimer avec élégance que le «Petit Larousse» n’était pas considéré comme un dictionnaire digne de ce nom... Et plusieurs autres sources soutiennent que Larousse a fait entrer le w dans ses pages au moins dix ans avant Robert.

Pourquoi ce snobisme envers le w? À vrai dire, nous n’avions pas véritablement besoin de cette lettre, car nous avions déjà le [v] (comme dans «wagon») et le [ou] (comme dans «watt»).

Toutefois, le français a emprunté plusieurs mots à deux langues germaniques où le w occupe une place importante: l’allemand et l’anglais. D’ailleurs, c’est souvent ce qui différencie la prononciation du w. Lorsqu’il se dit comme un [v] («wisigoth», «wagnérien»), c’est, la plupart du temps, parce que le mot vient de l’allemand, et quand il sonne plutôt comme un [ou] («week-end», «western», «whisky»), c’est que l’origine est anglaise. Ou bien que le mot est parvenu en français en passant par l’anglais, tels des mots autochtones comme «wapiti» et «wigwam».

«Wagon» déroge toutefois à cette règle, car il est issu du néerlandais «wagen» (chariot) et qu’il nous est venu par l’anglais. «W.-C.» ne respecte pas non plus la logique, la plupart des Français prononçant [vécé] cette abréviation de l’anglais «water closet».

Maintenant, pourquoi disons-nous «double v» et les anglophones, «dobeuliou» (double u)?

Il faut savoir que les lettres telles que nous les connaissons aujourd’hui ne se sont pas toujours prononcées de la même façon. Ainsi, en latin classique, le v se disait comme un w, et le c, comme un k.

Au fil des siècles, le v latin a fini par sonner comme le v d’aujourd’hui. Parallèlement, le son [u] a fait son apparition. Comment alors écrire le son originel du w? Quelqu’un dans la nuit des temps a eu l’idée de coller deux u. Les premières traces de ce «double u» se retrouvent dans le vieux haut-allemand, au VIIIe siècle.

Cette nouvelle lettre s’est ensuite répandue en France et en Angleterre, mais elle a connu un sort différent sur chacun de ces territoires. En Allemagne, elle a fini par sonner comme un v. En France, elle est sortie de l’usage. En Angleterre, elle s’est largement implantée... tout en conservant le nom de «double u».

Il reste un détail à éclaircir: pourquoi la forme de cette lettre est-elle celle de deux v et non de deux u? Les amateurs d’aventures d’Astérix ont une longueur d’avance pour trouver la réponse. C’est simple: le u et le v s’écrivaient auparavant de la même façon. Et ces graphies ont perduré bien après la chute de l’Empire romain, jusqu’au XVIe siècle selon le «Bon usage». En France, on voit encore de nombreux édifices et monuments où le mot république est orthographié REPVBLIQVE. C’est la place de la lettre dans le mot qui indiquait s’il fallait la prononcer comme une voyelle [u] ou une consonne [v].

En somme, le «dobeuliou» anglais s’est toujours écrit «VV». Et comme le retour du w en français s’est imposé après que l’on eut différencié les graphies du u et du v, il n’y avait plus de risque qu’on le baptise «double u».

Perles de la semaine

Cette semaine, quelques réponses d’examen sur Molière. Par exemple, pourquoi a-t-il écrit «Le malade imaginaire»? Pour faire croire qu’il n’était pas malade.


«Molière a eu un grand succès avec Les Lépreuses ridicules.»

«Scapin était un auteur comique qui a écrit Les Foutreries.»

«Harpagon est resté célèbre pour son avarisme.»

«Don Juan est un personnage qui attire tout ce qui bouge.»

«Alceste n’a Dieu que pour elle.»


Source : «Le Sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.