Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Au fil des « en »

CHRONIQUE / Français en couple avec une Franco-Québécoise ayant toujours vécu au Québec, j’ai récemment constaté chez ma fille de trois ans, et par la suite chez ma conjointe, une construction très fréquente à l’oral et qui ne m’avait jamais vraiment marqué: l’utilisation d’une négation dans des phrases affirmatives. Exemple: «Est-ce que tu veux une bière? — Oui, j’n’en veux bien une.» Ou encore: «C’est vraiment un bon gars, ça n’en prendrait plus, du monde comme ça.» J’ai cherché un peu et n’ai pu trouver ni documentation ni explication sur cette tournure. Depuis que je l’ai remarquée, je l’entends partout... (Pierre-Yves Chopin, Québec)

Je crois que l’explication est différente pour chacun des deux exemples que vous citez.

Dans le deuxième cas, j’ai la forte impression qu’il s’agit d’un simple pataquès, c’est-à-dire une erreur de liaison impliquant ici le son [n]. «Ça n’en» à l’affirmative est une tournure très répandue dans la langue populaire québécoise, plusieurs personnes ressentant le besoin de faire une liaison injustifiée pour éviter le hiatus dans «ça en». Voici d’autres exemples.


«Tu me donnes tout ça? Ça n’en fait beaucoup!»

«Tu sais, une chatte, ça n’en a souvent, des chatons, si on ne la stérilise pas.»


Ce [n] n’est donc pas une négation, même si, au son, il laisse cette impression.

Il n’y a toutefois aucun hiatus dans «j’en veux bien une». Votre «j’n’en veux bien une» ne peut conséquemment s’expliquer par une erreur de liaison.

Mais, je ne sais pas si vous l’avez remarqué depuis votre arrivée au Québec, chez nous, le pronom «en» a une forte tendance à s’élider à l’oral. Dans certains cas, il adopte une sonorité très particulière, comme une sorte d’insistance sur le [n] pour rappeler sa présence. Ce n’est pas facile à transposer à l’écrit, mais des phrases comme «j’en ai» ou «tu en as» sonneront un peu comme [jeunn-né] et [tunn-na]. Et ainsi de suite: «il en a» [inn-na], «on en a» [onn-na], «vous en avez» [vounn-avé], etc.

À la première personne du singulier, il y a une autre sonorité possible: au lieu de «j’en ai» ou de «[jeunn-né]», certaines gens vont tout simplement dire «j’n’ai».


«Non, non, pas besoin d’apporter de vin, j’n’ai déjà!»

«Ça suffit! J’n’ai assez entendu d’même!»

«J’n’ai vu souvent, des docteurs, depuis deux ans.» 


La «négation» que vous entendez chez vos proches m’apparaît donc simplement comme le pronom «en» élidé.

Mais là, vous vous dites: un instant. Comment se fait-il qu’il y a un autre «en» dans la phrase de ma blonde («j’n’EN veux bien une»)? Est-ce qu’en réalité, elle est en train de me dire «j’en en veux bien une», avec deux «en» dans la même phrase?

C’est pas mal ça, oui. 

Voyez-vous, la succession de deux pronoms «en», si elle n’est pas considérée comme correcte, demeure grammaticalement «plausible». Voici l’exemple que donne «Le bon usage».


«Il remplit un verre de ce vin.»

«Il en remplit un verre [le premier "en" remplace "de ce vin"].»

«Il en en remplit un [le deuxième "en" remplace "verre"].»


Dans le cas de votre conjointe, la phrase de départ serait: «Je veux bien d’une de ces bières.» Transformons «bières» en pronom et nous avons «j’en veux bien d’une». Transformons à son tour le «d’une» en pronom et nous obtenons: «J’en en veux bien [ou “j’en en veux bien une”].»

Et si on élide le premier «en», nous avons: «J’n’en veux bien une.» Tadaaaa!

Mais, bon, comme ces deux «en» qui se suivent ne font pas très joli, la grammaire nous dicte d’en supprimer un. C’est ce qu’on appelle une haplologie: «Omission d’une syllabe à cause de sa ressemblance (ou, le plus souvent, son identité) avec la syllabe voisine», explique le CNRTL. On se retrouve donc avec «j’en veux bien une» sans perdre le sens du propos.

Évidemment, je ne vais pas commencer à vous dire comment parler dans vos conversations privées, ça ne me regarde pas. Mais si on souhaite s’améliorer, se débarrasser de ces [n] superflus est une des choses qu’on peut faire sans avoir le sentiment d’adopter un niveau de langue qui ne nous sied pas. Autrement dit, personne n’aura l’impression que vous parlez trop bien si vous dites «j’en veux» au lieu de «j’n’en veux», «ça en prend» plutôt que «ça n’en prend».

Je précise toutefois que la succession de deux «en» est acceptée dans un autre contexte: le gérondif, c’est-à-dire lorsque le premier «en» joue le rôle de préposition et qu’il est suivi d’un participe présent. Voici des exemples.


«Ce n’est pas en en faisant autant qu’il va t’aimer davantage.»

«Tu sauras si tu aimes ça seulement en en mangeant.»


PERLES DE LA SEMAINE

Il paraît que la pandémie malmène la Loi sur les langues officielles au Canada. Qui nourrira alors la chronique «Hein?» du «Protégez-vous» avec ses coquilles et mauvaises traductions, comme celles-ci?

«Changez votre téléphone cellulaire en linge [ligne] et économisez!»

«Low iron [repasser à basse température]» : Faible teneur en fer

«Heavy Duty Gray PVC Cement [ciment de PVC gris résistant]» : Les gros gris ciment PVC

«Ice pop maker [moule pour sucettes glacées]» : Fabricant de bruit de glace

«100% cotton hand woven, wash gentle cycle, may dry clean, dry flat [100% coton tissé à la main, laver à cycle délicat, peut être nettoyé à sec, sécher à plat]» : 100% coton main tissée, doucement le cycle, peut sécher propre, sécher l’appartement.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.